Historique
De l’Art Association of Montreal au Musée des beaux-arts de Montréal
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Ainsi commence l’histoire du Musée des beaux-arts de Montréal, né en 1860 sous le nom d’Art Association of Montreal. Dans cette ville où l’on trouve alors de nombreux collectionneurs et amateurs d’art, où il existe également diverses traditions artistiques dont certaines remontent au Régime français, il n’y a toujours pas d’école d’art ni de Musée, ni même de lieu où présenter des expositions. Montréal est pourtant à l’époque la ville la plus importante de l’Amérique du Nord britannique : elle est le berceau de la révolution industrielle canadienne, la plaque tournante du transport fluvial, maritime et ferroviaire, et le siège des grandes institutions financières du pays. Il n’est donc pas étonnant qu’un groupe de Montréalais fortunés et animés d’un esprit civique songent à fonder une « association » vouée à la diffusion des beaux-arts, selon une tradition philanthropique très répandue en Amérique du Nord. Malheureusement, les ressources de ces collectionneurs ne sont pas encore à la mesure de leurs intentions et les activités de l’Art Association se limiteront, jusqu’en 1879, à quelques expositions et à de rares cours de dessin.
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L’essor véritable est dû à un marchand montréalais du nom de Benaiah Gibb. En 1877, Gibb lègue à l’Art Association un terrain et une somme destinée à la construction d’un Musée, ainsi qu’une modeste collection de peinture et de sculpture européenne, premier noyau de la collection permanente de l’institution. Située square Phillips, l’Art Gallery inaugurée en 1879 sera le premier édifice au Canada conçu pour abriter une collection d’œuvres d’art. Elle comprend une grande salle d’exposition dotée d’un éclairage zénithal, une petite salle réservée aux aquarelles et un cabinet de lecture. L’Art Association y organisera tous les ans deux manifestations importantes : une exposition d’œuvres prêtées par ses membres, dont plusieurs possèdent de riches collections d’art européen, et un Salon du Printemps, qui est consacré aux artistes canadiens vivants. À partir des années 1880, l’Art Association acquiert régulièrement des œuvres exposées au Salon du Printemps et celles des meilleurs élèves de son école d’art, constituant ainsi un premier fonds d’art canadien.
En 1892, John W. Tempest lègue à l’Art Association quelque 60 toiles et aquarelles, et un fonds destiné à l’acquisition de tableaux étrangers, « à l’exclusion d’œuvres américaines ou anglaises modernes que je considère trop coûteuses par rapport à leur qualité…» Dès 1894, le fonds Tempest permet l’achat du très bel Intérieur avec une femme jouant de l’épinette d’Emanuel de Witte, qui est aujourd’hui encore une œuvre majeure de la collection. La somme léguée par Tempest restera jusqu’au milieu des années 50 le principal fonds d’acquisition d’art européen.
« Au début de l’année 1860, un certain nombre d’amateurs d’art de Montréal, estimant que le temps était venu de faire un geste généreux et de joindre leurs efforts afin d’encourager le goût des beaux-arts parmi la population de la ville, convoquèrent une assemblée publique où la question fut débattue et un comité désigné pour rédiger la charte et les règlements d’une association vouée à cet objectif. »
— Report: General Meeting, AAM, 1865
Encore plus considérable, le legs d’Agnes et William John Learmont, en 1909, ajoute à la collection 126 toiles, en grande partie des peintures des écoles de La Haye et de Barbizon, qui avaient la faveur des collectionneurs montréalais de l’époque, quelques œuvres anglaises des XVIIIe et XIXe siècles et un magnifique dessin de Rembrandt. Le legs Learmont comprend en outre un certain nombre de céramiques européennes et orientales qui sont les premiers objets d’arts décoratifs du Musée.
L’arrivée du fonds Learmont met en évidence l’exiguïté des locaux de l’Art Gallery, alors que la collection compte maintenant plusieurs centaines d’objets : peintures, aquarelles, estampes, quelques bronzes, des plâtres, et enfin, des céramiques. Après avoir envisagé en 1909 l’agrandissement du Musée existant, les membres du conseil de l’Art Association prennent la décision d’acquérir un terrain rue Sherbrooke, en plein cœur du Square Mile, quartier chic plus tard appelé le « Golden Square Mile », où ils construiront un Musée à la hauteur de leurs ambitions.
Conformément aux vœux du conseil de l’Art Association, le nouveau Musée dessiné par les architectes Edward et William S. Maxwell sera sobre et imposant : façades de marbre blanc, haut portique à colonnade, escalier monumental, discret décor en bas-relief. L’édifice comprendra plusieurs grandes salles d’exposition éclairées zénithalement, une salle de conférence, une bibliothèque et les ateliers de l’école d’art.
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Le Musée est inauguré en décembre 1912 et accueille l’année suivante quelque cinquante mille visiteurs. Ce climat d’optimisme ne laisse aucunement présager l’imminence de la Première Guerre mondiale, qui va requérir une grande partie des ressources humaines et financières du pays. Les familles d’origine britannique qui soutenaient l’Art Association depuis sa fondation seront parmi les plus touchées. L’ouverture du nouveau Musée coïncide aussi, hélas, avec la décennie qui voit disparaître l’un après l’autre les plus grands collectionneurs de Montréal, ces magnats qui avaient bâti leur fortune au siècle précédent grâce à la construction du chemin de fer transcontinental canadien : Sir George A. Drummond meurt en 1910, James Ross en 1913, Lord Strathcona en 1914, Sir William Van Horne en 1915, R. B. Angus en 1922. C’est la fin de l’âge d’or des collections montréalaises, dont les prêts avaient constitué l’essentiel des expositions annuelles de peinture européenne organisées par l’Art Association. Plusieurs de ces collections seront dispersées – celles de Drummond et de Ross passèrent entièrement en vente publique quelques années après leur mort –, d’autres reviendront, en tout ou en partie, au Musée montréalais. Ainsi, en 1927, le petit-fils de Lord Strathcona, Donald Sterling Palmer, fait don à l’Art Association d’une centaine de tableaux de la collection familiale, dont le célèbre Octobre de Tissot. Adaline Van Horne, héritière du quart de la collection de son père, léguera cette part de la collection à l’Art Association en 1941, soit environ 60 tableaux de maîtres anciens et modernes : le Greco, Ruisdael, Canaletto, Francesco Guardi, Tiepolo, Daumier, Renoir, Cézanne, etc.
Lors de la construction du nouveau Musée, la conseil de l’Art Association avait exprimé le souhait d’élargir le champ de ses activités aux arts décoratifs, à l’exemple de beaucoup d’autres institutions nord-américaines au tournant du siècle. Le département des arts décoratifs est créé en 1917 et confié à Frederick Cleveland Morgan, qui assumera la tâche de conservateur de la collection à titre bénévole de 1917 jusqu’à sa mort en 1962. Amateur enthousiaste, conservateur d’un zèle infatigable, F. C. Morgan aura fait entrer au Musée pendant toutes ces années plus de sept mille pièces sous forme d’acquisitions, de legs ou de dons. Amené à parcourir le monde à titre de responsable du rayon des arts décoratifs du grand magasin familial Henry Morgan & Co., il profitera de ces voyages pour enrichir les collections du Musée.
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S’inspirant du Victoria and Albert Museum de Londres, le département des arts décoratifs de l’Art Association se donne au départ une mission pédagogique et adopte un modèle de classement des objets basé sur les techniques et les matériaux. Peu à peu, toutefois, la collection se diversifie pour devenir à partir des années 30 un vaste panorama encyclopédique où sont représentés tous les continents et toutes les époques. Ce département est appelé depuis sa création le « Museum », terme qui peut s’appliquer à tous les genres de collections, alors que l’« Art Gallery » est généralement un Musée de peinture et de sculpture. Mais en raison de l’importance prise par le département des arts décoratifs, l’institution adopte finalement un nom qui englobe l’ensemble de ses collections et devient en 1948 le Montreal Museum of Fine Arts. Il faudra attendre les années 60 pour que le nom du Musée soit officiellement bilingue.
Transformations
Pendant les années 40, les jeunes peintres investissent l’institution de la rue Sherbrooke. Les Salons du Printemps, que l’Art Association n’a jamais cessé de présenter tous les ans (le dernier se tiendra en 1967), voient l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes « révolutionnaires », ainsi qu’ils se définissent eux-mêmes. Les envois de ces peintres, dont plusieurs sont membres de la Société d’art contemporain animée par John Lyman et Paul-Émile Borduas, soulèvent certaines années des affrontements tels qu’il faudra composer à partir de 1944 deux jurys, l’un académique, l’autre moderne, les exposants étant libres de soumettre leurs travaux au jury de leur choix. En 1949, l’institution décide de faire une place dans ses murs aux jeunes artistes et inaugure une salle consacrée à la nouvelle peinture, la Galerie XII.
Le nouveau nom de l’institution et l’ouverture d’une salle réservée à l’art contemporain ne sont que les premiers signes des transformations profondes que va connaître le Musée des beaux-arts de Montréal pendant les décennies suivantes, tant dans son organisation et son mode de financement que dans sa programmation et l’évolution de ses collections. Ces changements ont commencé dès 1947 avec la nomination du premier directeur du Musée, alors que l’Art Association avait fonctionné depuis sa création grâce au concours bénévole du conseil et de ses membres. Institution privée, l’Art Association n’a d’ailleurs eu jusque-là d’autre source de financement que les contributions des membres. La situation change au cours des années 50, lorsque le Musée des beaux-arts reçoit ses premières subventions de la Ville de Montréal et du Conseil des Arts du Canada. Au début des années 60, le gouvernement du Québec accorde à l’institution montréalaise un important soutien annuel.
Le Musée des beaux-arts n’en continue pas moins de recevoir de nombreux dons et legs, qui resteront pendant longtemps la principale source d’enrichissement de ses collections. Avec le legs de Horsley et Annie Townsend, le Musée dispose depuis 1955 d’un fonds d’acquisition substantiel qu’il peut utiliser pour l’achat d’œuvres canadiennes ou étrangères. Plusieurs dons et legs sont faits par les héritiers ou les descendants des grands collectionneurs qui avaient fondé l’Art Association. D’autres proviennent des nouveaux magnats de l’industrie, tel Joseph-Arthur Simard qui offre au Musée, en 1959, une remarquable collection de 3 000 boîtes d’encens japonaises ayant appartenu à l’homme d’État français Georges Clemenceau.
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Le centenaire de la fondation de l’Art Association, en 1960, est souligné par la publication d’un catalogue d’œuvres choisies de la collection et d’un guide du Musée. L’année 1960 marque également le début de la « Révolution tranquille », profond mouvement de modernisation sociale du Québec. C’est aussi cette année-là que meurt en exil à Paris le peintre québécois Paul-Émile Borduas, prophète à son insu de cette modernité : Gérard Lortie, collectionneur et ami de Borduas, donne alors au Musée des beaux-arts L’étoile noire, considérée comme le chef-d’œuvre de l’artiste. C’est encore au début des années 60 que le Musée instaure un programme d’expositions destinées au grand public, manifestations qui connaissent un franc succès (Toutankhamon, Rodin, Picasso…). Rapidement, la fréquentation annuelle dépasse les trois cent mille visiteurs.
Au chapitre des vicissitudes de l’histoire du Musée, il faut rappeler en 1972 le vol spectaculaire d’une cinquantaine d’œuvres, entre autres de Rubens, Rembrandt, Corot, Delacroix… qui ne furent jamais retrouvées. L’année suivante, le Musée fermera pour une période de trois ans, afin de réaliser d’importants travaux de réaménagement et d’agrandissement. À l’occasion de la réouverture, en 1976, deux expositions rappellent la double vocation de l’institution, attachée aussi bien à l’art du passé qu’à celui du présent : Chefs-d’œuvre de l’Ermitage et Forum 76, qui réunit des artistes contemporains. Un nouveau guide des collections est publié en 1977. La même année, à cinq ans de son centenaire, l’école d’art ferme définitivement ses portes.
Les années de grands changements
Les années 80 marquent un tournant dans l’histoire de l’institution. En 1984, le Musée des beaux-arts organise en collaboration avec le Petit Palais, à Paris, une exposition consacrée à William Bouguereau, prélude à une suite de manifestations qui vont donner à l’institution une visibilité internationale, notamment Léonard de Vinci, ingénieur et architecte (1987), Les années 20 : l’âge des métropoles (1991), Paradis perdus : l’Europe symboliste (1995). À partir de la fin des années 90, plusieurs expositions organisées par le Musée des beaux-arts ou en collaboration avec d’autres musées circuleront à l’étranger : Cosmos. Du Romantisme à l’Avant-garde (1999) à Barcelone et Venise, Triomphes du Baroque (1999) à Venise, Washington et Marseille, Hitchcock et l’art (2001) à Paris, Picasso érotique (2001) à Paris et Barcelone, Édouard Vuillard, maître du postimpressionisme (2003) à Washington et Paris, Ruhlmann : un génie de l’Art déco (2004) à New York, Sous le soleil, exactement. Le paysage en Provence, du classissisme à la modernité (1750-1920) (2005) à Marseille... Parallèlement à ces manifestations internationales, le Musée organise aussi de grandes rétrospectives consacrées à des artistes canadiens : Morrice (1986), Borduas (1988), Riopelle (1991), Ozias Leduc (1995), Jean Paul Riopelle (2002), Edwin Holgate (2005).
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La rétrospective Riopelle de 1991 inaugurait le nouveau bâtiment du Musée des beaux-arts de Montréal, projet d’expansion majeur réalisé avec le concours des gouvernements, du milieu des affaires et de nombreux bienfaiteurs. Ce bâtiment s’élève du côté sud de la rue Sherbrooke, face à celui de 1912. Le Musée a fait appel à l’architecte de renommée internationale Moshe Safdie, auteur du Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa, et du Musée de la civilisation, à Québec. Safdie a voulu donner à la nouvelle entrée de l’institution montréalaise un caractère monumental qui en fasse le pendant du portique néoclassique des frères Maxwell, mais tout en proclamant une conception radicalement différente du Musée. Le portique de 1912 encadre de lourdes portes de chêne et de bronze qui protègent les trésors d’un temple de l’art ; la grande arche de marbre blanc de Safdie s’ouvre sur une immense verrière qui inonde de lumière le hall d’entrée. Cette entrée transparente se situe au niveau de la rue et laisse voir l’animation intérieure qui est en quelque sorte le prolongement du mouvement de la rue, tandis que la masse du nouvel édifice se fond dans le tissu urbain environnant, entre autres par l’intégration de façades construites au début du siècle. Les bâtiments nord et sud sont reliés par une suite de galeries souterraines voûtées qui abritent les collections consacrées aux cultures anciennes. Le Musée, qui a doublé ses surfaces d’exposition, et redéployé ses collections et ses activités de part et d’autre de la rue Sherbrooke, peut accueillir aujourd’hui plus de cinq cent mille visiteurs par an.
Le Musée des beaux-arts a reçu en janvier 2000 un don exceptionnel : la collection Liliane et David M. Stewart, qui comprend quelque 5 000 objets d’arts décoratifs créés depuis la fin des années 30. C’est toute la collection de l’ancien Musée des Arts décoratifs de Montréal, une des plus importantes en Amérique du Nord, qui est ainsi entrée au Musée des beaux-arts. Lorsqu’ils ont commencé cette collection en 1979, les Stewart étaient parmi les premiers amateurs à s’intéresser à la conservation du design international d’après-guerre. La collection de peinture du Musée a également bénéficié de la générosité d’un autre couple de grands collectionneurs et mécènes montréalais, Michal et Renata Hornstein. Leurs très nombreux dons depuis les années 80 ont considérablement enrichi, notamment, la collection de maîtres hollandais, italiens et français du XVIIe siècle. Les Hornstein ont aussi donné au Musée plus de 300 dessins du symboliste suisse Ferdinand Hodler, l’ensemble le plus important au monde d’œuvres graphiques de l’artiste.
L’esprit qui avait animé les fondateurs de l’Art Association en 1860 n’a jamais failli au Musée des beaux-arts de Montréal, comme en témoignent éloquemment l’appui indéfectible de ses membres, parfois depuis plusieurs générations, et le concours généreux de ses nombreux mécènes. Début 2001, à la suite d’une campagne de financement extrêmement fructueuse, le Musée annonçait une augmentation considérable de son fonds d’acquisition et la création d’un fonds d’expositions, grâce auquel il pourra, dans les prochaines années, poursuivre son ambitieux programme d’expositions internationales.

Texte inspiré du livre « Le Musée des Beaux-Arts, Montréal, Fondation BNP Paribas, 2001 ».