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Van Dongen
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| Tango ou Le Tango de l’archange © Succession Kees Van Dongen / SODRAC (2008) |
Coproduite par le Musée des beaux-arts de Montréal et le Nouveau Musée National de Monaco en collaboration avec le Museu Picasso de Barcelona, Van Dongen : un fauve en ville, est la première rétrospective majeure de l'œuvre du peintre Kees Van Dongen (1877-1968) en Amérique du Nord. Présentée du 22 janvier au 19 avril 2009, elle regroupe quelque 200 œuvres, plus d’une centaine de tableaux ainsi qu’une quarantaine de rares dessins, des estampes et autres documents d’archives et photographiques, et pour la première fois une douzaine de céramiques fauves. De l’anarchiste du tournant du siècle jusqu’au « peintre des névroses élégantes de l’entre-deux-guerres, c’est l’œuvre d’un moraliste qui est ici mis en avant, l’observateur d’une société des bas-fonds aux demi-mondaines de l’ « époque cocktail ». Pour la première fois, un audioguide musical a été produit par le Musée. Il offre une promenade que font de concert l’œil et l’oreille sur les toiles du peintre et les ambiances sonores qu’elles évoquent, qu’elles suscitent ou dont elles témoignent.
« On m’a reproché d’aimer le monde, de raffoler de luxe, d’élégances, d’être un snob déguisé en bohème – ou un bohème déguisé en snob. Eh bien oui ! J’aime passionnément la vie de mon époque, si animée, si fiévreuse… »
Kees Van Dongen
L’exposition Van Dongen : un fauve en ville confirme la place déterminante occupée par Van Dongen au début du XXe siècle et son rôle unique comme portraitiste parmi les peintres fauves. L’exposition veut rétablir la place d’un fauve oublié en Amérique du Nord. Son art caustique, urbain, scandaleux, diffère du fauvisme de paysage qui y est habituellement considéré. Ses œuvres, éclatantes et impudiques, comparées à de « prodigieuses débauches de lumière, de chaleur et de couleur », témoignent de l'affirmation de son propre style dans l'art moderne, aux côtés de ses compagnons Matisse et Picasso.
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| La Chimère pie © Succession Kees Van Dongen / SODRAC (2008) |
À la lumière de nouvelles recherches, et d'œuvres jusqu'à maintenant peu connues, la carrière de l'artiste est retracée depuis ses débuts en Hollande, puis son installation à Paris, sa participation au fameux Salon d'automne en 1905, qui établit le fauvisme comme une nouvelle voie de l'art moderne. Des tableaux saisissants représentant des nus et des figures féminines vêtues avec coquetterie, qui conservent la somptueuse palette et le riche empâtement de ses œuvres fauves, sont étudiés sous l'angle des thèmes de l'exotisme, des spectacles et de l'orientalisme. L'exposition comprend également un groupe important de grands portraits chics des plus célèbres personnalités de l'époque des années folles illustrant sa période de maturité. L’exposition, présentée à Monaco puis à Montréal, ira ensuite à Barcelone, au Museu Picasso.
Des œuvres majeures
La présentation montréalaise de l’exposition montre pour la première en sol américain l’ensemble exceptionnel d’œuvres de Van Dongen récemment acquis par le Nouveau Musée national de Monaco, telles que la magistrale Chimère pie (1895-1907) et les Lutteuses de Tabarin (1907-1908), une œuvre-manifeste qui n’avait pas été montrée depuis plus de cinquante ans, ou Le tango de l’archange (1922-1935). Le Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, ainsi que le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, ont concédé pour cette occasion des prêts nombreux et exceptionnels, tels le célèbre Tableau qui avait fait scandale en 1913 ou l’Autoportrait en Neptune (1922). De nombreuses collections publiques ou privées d’Europe et d’ailleurs, ont également collaboré avec des prêts importants et nombreux. La présentation montréalaise de l’exposition s’est attachée aussi à montrer des œuvres provenant de collections américaines.
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| L’escalier de l’opéra © Succession Kees Van Dongen / SODRAC (2008) |
Les thèmes de l’exposition
Les thèmes de l’exposition offrent aux visiteurs l’opportunité de découvrir une production artistique riche et variée en suivant le parcours de l’artiste, de Rotterdam à Paris où il participe pleinement à l’avant-garde du début du XXe siècle. Du nord au sud : « Paris m’attirait comme un phare » (1895-1904), où l’on découvre les premières œuvres de Van Dongen, de sa passion pour Rembrandt aux peintures néo-impressionnistes ; Van Dongen illustrateur et anarchiste (1895-1904), où se révèle la place essentielle du jeune Hollandais inspiré, défendu par Félix Fénéon, occupée par le dessin dans son art ; Van Dongen : « Le Kropotkine du Bateau-Lavoir » (1904-1910), lorsque le style du peintre évolue au contact des artistes de l’avant-garde Matisse et Picasso, sa notoriété à la suite de sa participation au fameux Salon d’automne de 1905, et son intérêt particulier comme peintre fauve pour le portrait, le monde urbain des cabarets, des spectacles forains, son obsession pour la femme ; Exotisme et orientalisme (1910-1914), où l’inspiration suscitée chez le peintre par des séjours en Espagne, au Maroc et en Égypte, le mène à créer de nouvelles harmonies de couleurs et à explorer une nouvelle pureté de formes ; L’atelier du peintre : « le moraliste des Salons » (1914-1929), période au cours de laquelle Van Dongen, désormais célèbre, fait partie du Tout-Paris mondain, et « du tout ce que vous voudrez » des années folles. Ses portraits qui constituent la chronique de la société de cette époque ; enfin quelques Paysages (années 1950) terminent ce parcours et reviennent sur la fortune critique du peintre avec documents d’archives et photographiques à l’appui.
Notes biographiques
Cornelis Theodorus Marie (Kees) Van Dongen naît le 26 janvier 1877 en banlieue de Rotterdam. Après avoir étudié à l’Académie des arts et des sciences de Rotterdam, il séjourne à Paris en 1897 où il exerce divers petits métiers pour survivre. Après un bref retour en Hollande, il s’installe à Paris en 1899. Ses dessins illustrant les exclus de la société sont publiés avec succès dans divers journaux satiriques, dont L’Assiette au beurre et la Revue Blanche. En 1904, il rencontre Picasso, Derain et Vlaminck, et la même année, il présente sa première exposition personnelle chez Ambroise Vollard, l’une des grandes galeries de l’époque. Il participe au Salon d’automne en 1905, aux côtés de Matisse, Derain et Vlaminck. C’est là que le journaliste Louis Vauxcelles prononcera la formule de « cage aux fauves ». Le fauvisme est désormais établi comme nouvelle voie de l’art moderne. En 1906, Van Dongen s’installe à Montmartre, au Bateau-Lavoir, où il retrouve son ami Picasso, dont la compagne Fernande Olivier deviendra son premier modèle. En 1908, il expose chez Kahnweiler, l’un des plus importants marchands d’art de Paris, ainsi qu’à Düsseldorf et à Moscou. C’est le début d’une reconnaissance internationale. Au cours de 1910-1911, il se rend en Espagne et au Maroc. En 1913, la marquise Luisa Casati l’introduit auprès de la haute société dont il va rapidement jouer le rôle de chroniqueur. Il devient bientôt le portraitiste le plus recherché de Paris. En 1919, Van Dongen acquiert la nationalité française. Si la crise de 1929, qui marque la fin des années folles, entraîne une baisse des commandes de portraits, celles-ci reviennent en 1936. En 1940, alors que Paris est occupé, il participe au voyage en Allemagne nazie organisé par Arno Becker, avec des artistes tels que Derain, Vlaminck, Dunoyer de Ségonzac, voyage qui leur seront à tous reproché. Il s'installe à Monaco en 1949. De nombreuses expositions et rétrospectives lui sont consacrées à l'étranger. En 1959, il participe à la grande exposition Le fauvisme français et les débuts de l'impressionnisme. Il meurt le 28 mai 1968 à Monaco.
Les commissaires
Nathalie Bondil, directrice et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal, et Jean-Michel Bouhours, conservateur en chef au Musée national d’art moderne du Centre Pompidou et ancien directeur du Nouveau Musée national de Monaco, sont les commissaires de l’exposition. Anne Grace, conservatrice de l’art moderne au Musée des beaux-arts de Montréal, est la commissaire associée. Le comité scientifique de l’exposition réunit Christian Briend, conservateur en chef au Cabinet d’art graphique du Musée national d’art moderne du Centre Pompidou ; Anita Hopmans, conservatrice en chef de l’art moderne et contemporain à l’Institut néerlandais d’histoire de l’art à La Haye ; et Daniel Marchesseau, conservateur général du patrimoine à la Direction des musées de France et directeur du Musée de la vie romantique de la Ville de Paris.
La scénographie de l’exposition a été réalisée par Jasmin Oezcebi. Le graphisme est de Philippe Legris.
Le catalogue
Un livre, plutôt qu’un catalogue, abondamment illustré, a été publié en coédition par le Musée des beaux-arts de Montréal, le Nouveau Musée national de Monaco et par Hazan, Paris, en versions française et anglaise séparées. Cet ouvrage de 354 pages a été édité sous la direction de Nathalie Bondil et de Jean-Michel Bouhours. Il comprend beaucoup de documents inédits grâce au concours de la famille de l’artiste. Premier livre important publié en anglais sur Van Dongen, il réunit des essais rédigés par une équipe de spécialistes, incluant pour la première fois des historiens de l’art américains.
Un audioguide musical
Innovation muséologique, un audioguide musical accompagne les visiteurs selon un parcours musical conçu en fonction des différentes sections de l’exposition. On y trouve diverses pièces musicales choisies par Marie-Claude Sénécal, musicienne et réalisatrice. Le visiteur cheminera en musique de toile en toile, pas à pas, note à note, depuis les canaux de Hollande, bercé par des chants de marin, jusqu’aux trottoirs de Paris, se frayant un passage parmi les poètes, les chanteuses réalistes, les danseuses de cancan et les compositeurs impressionnistes. Il passera devant l’Opéra, le Moulin-Rouge et le Moulin de la Galette, avant de vibrer à l’heure de l’Espagne, de l’Orient, du swing et du tango.
Les commanditaires
Le programme d’expositions internationales du Musée des beaux-arts de Montréal bénéficie de l’appui financier du fonds d’expositions de la Fondation du Musée des beaux-arts de Montréal et du fonds Paul G. Desmarais.
Le Musée tient à souligner l’appui indéfectible de l’Association des bénévoles du Musée des beaux-arts de Montréal. Il remercie également tous ses membres ainsi que les nombreuses personnes, entreprises et fondations qui lui accordent leur soutien.
Le Musée souligne également le soutien du Conseil des arts de Montréal et du ministère du Patrimoine canadien, dans le cadre du Programme d’indemnisation pour les expositions itinérantes au Canada. Sa gratitude va en outre au ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine du Québec pour son appui constant.
Enfin, le Musée remercie Air Canada ainsi que La Presse et The Gazette, ses partenaires médias.
Kees Van Dongen (1877-1968)
Tango ou Le Tango de l’archange; 1922-1935; Huile sur toile; 196 x 197 cm; Nouveau Musée National de Monaco; © Succession Kees Van Dongen / SODRAC (2008)
La Chimère pie; 1895-1907; Huile sur toile; 201 x 293,3 cm; Nouveau Musée National de Monaco; © Succession Kees Van Dongen / SODRAC (2008)
Les Danseuses Revel et Coco; Vers 1909-1910; Huile sur toile; 91,5 x 73 cm; Collection particulière; © Succession Kees Van Dongen / SODRAC (2008)
Le parcours de l'exposition*
Van Dongen (1877-1968) : un fauve en ville
Matisse, Dufy, Derain, Vlaminck, Braque et les autres, les peintres de l'éphémère révolution « fauve » auxquels Van Dongen est associé, étaient à la recherche de nouvelles voies formelles*. Aboutissement du mouvement postimpressionniste, ce courant de peinture débuta historiquement en 1905 lors d'un Salon scandaleux. Valorisant l'instinct de la couleur plutôt que la théorie, les fauves furent avant tout des peintres de la Nature, ce à quoi Van Dongen préférait l'étude de la nature humaine. À l'exception de Matisse, la figure reste marginale chez la plupart des fauves, plutôt accessoire, souvent bucolique, elle est le prétexte à la libération des couleurs, utilisées pures et vives, baignée dans une lumière naturelle. Elle dénonce rarement une condition sociale.
Si Van Dongen fut en marge d'une certaine ligne officielle de l'historiographie des fauves, c'est aussi à raison car son œuvre dit effectivement autre chose. Van Dongen se disait anarchiste, et il le fut comme beaucoup à son époque, car c'était à la mode avouait-il. Néanmoins, il fut sincèrement habité par une conscience sociale, entre dénonciation et sarcasme. C'était un critique des mours aiguisé, « un moraliste de son temps » pour Vaudoyer, un peintre « naguère fauve et des plus féroces » pour Henriot. Un idéaliste peut-être, un nihiliste devenu un misanthrope.
C'est l'équivoque d'un peintre hollandais « fauve et métèque », qui décrit un monde de la nuit aux lumières artificielles - le Van Gogh des tavernes en Arles - bien différent des paysages solaires des fauves. Proche des expressionnistes allemands, ses sentiers de la vertu ressemblent aux trottoirs berlinois d'un Kirchner ; son Paris du Moulin-Rouge et des bals musettes est celui d'un Toulouse-Lautrec ; ses saltimbanques et ses vieux clowns sont ceux d'un Picasso.
Dessinateur à redécouvrir, il est plusieurs années l'illustrateur inspiré d'un peuple à la dérive, filles-mères, filles de joie, fêtards noctambules. Du temps des folies de l'après-guerre, Vlaminck disait de lui qu'il fut « l'historiographe de tout le dévergondage cynique d'après la victoire ». Il devint « le peintre des névroses élégantes » pour certains, un Van Dyck des salons mondains pour d'autres. Dans son atelier, il recevait « le Tout-Paris, le Tout-New York et le Tout-tout ce que vous voudrez », puisant dans ce vivier son argent et ses modèles.. une Factory à l'époque cocktail. C'est ce Van Dongen que nous avons voulu montrer à Montréal.
Van Dongen est un fauve en ville qui dresse le portrait psychologique d'une société féroce, futile, factice. Les lieux du plaisir, Paris, Venise, Deauville ou Monte-Carlo sont les fonds de scène de ce théâtre des mours. Avec comme obsession le portrait amoureux des coquettes, des Parisiennes, des Orientales et autres créatures de l'inflation : « J'aime les belles femmes qui inspirent le désir charnel, et la peinture m'en donne la possession la plus complète. » Entre tragédie et comédie, misères et vanités sociales, l'humanité périssable qui traverse d'un bout à l'autre l'ouvre de Van Dongen raconte l'humanisme subtil d'un artiste dont les ostentations, les mascarades et les paradoxes couvrent avec pudeur la sensibilité complexe, lucide et pessimiste.
1895-1904
« Mon père aurait voulu un fil avec un chapeau melon, un métier honorable, mais il m'a toujours laissé faire ce que je voulais. »
En 1895, Kees Van Dongen n'a que dix-huit ans quand il quitte ses parents. Il étudie alors à l'Académie des beaux-arts de Rotterdam. Les œuvres de cette époque démontrent que l'univers de l'artiste en apprentissage alterne entre les ambiances d'intérieur d'inspiration rembranesque remise au goût du jour par la peinture de son compatriote Josef Israels et la liberté impressionniste de la touche des paysages de Hollande influencés par la peinture contemporaine d'un Breitner ; petites huiles pour la plupart sur carton, aux couleurs lumineuses, où le premier plan vient fortement dynamiser l'ensemble d'une composition à la manière d'un instantané, et que Félix Fénéon qualifiera avec une extraordinaire acuité de l'expression « une vie lente ».
« Le pays était peuplé de contrebandiers. On y rencontrait les gens les plus divers, des Juifs, des huguenots, des descendants de Français émigrés, des quantités de Jacques, de François, de Clément. On y était libre, vraiment, aucune loi. J'en ai gardé une expression extrêmement forte. C'était très lumineux, très coloré. »
« Paris m'attirait comme un phare. »
Le projet de s'installer à Paris pour y mener une existence d'illustrateur et y poursuivre son développement d'artiste « libre » a finalement conduit Van Dongen à quitter Rotterdam en juillet 1897 : « Paris m'attirait comme un phare. ».
Ses dessins indiquent clairement que Van Dongen a abandonné le symbolisme de ses débuts. Plus tard, dans une illustration satirique de 1902, il critiquera ouvertement le style Art nouveau, jugé par lui trop élitiste. Mais l'influence dominante pour Van Dongen à Paris devient celle de Théophile-Alexandre Steinlen. C'est également de cette période que datent la rencontre de Van Dongen avec Félix Fénéon, rédacteur en chef de La Revue blanche, dans laquelle il va publier quelques dessins durant l'été 1901, et sans doute aussi celle avec Maximilien Luce. « Nous étions tous des anarchistes. »
Ses « instantanés » sont des séries de croquis montrant des chevaux de trait peinant dans les rues de Paris, des personnages qui pressent le pas dans la nuit, des clochards et des prostituées sur les boulevards extérieurs. Presque tous ceux qui, comme l'artiste lui-même, vivent en marge de la société sont maintenant représentés avec des lignes vigoureuses, plus souples, quelques lavis en aquarelle, des touches de couleur et des hachures qui expriment le fardeau d'une existence solitaire et épuisée. Le caractère volontairement inachevé des croquis renforce ce sentiment d'accablement.
Les artistes sont invités à s'inspirer des « époques naïves, où l'art humain ne savait reproduire que les grandes lignes de la nature en les transcrivant gauchement », et des « fresques primitives » pour l'emploi de la couleur pure. On retrouve dans cette conception de l'art les idéaux anarchistes, désormais fondus dans un désir de renouveau artistique qui prend l'art primitif pour modèle - créer avec l'instinct, sans contrainte. Cette aspiration à un primitivisme contemporain sera ensuite assimilée par le fauvisme et les autres mouvements de renouveau modernistes des débuts du XXe siècle.
Zandstraat, le quartier chaud de Rotterdam
Le Zandstraat est la rue principale du quartier chaud de Rotterdam. Construit au XVIIe siècle, ce lieu de distraction surnommé « le Polder », situé non loin de l'Académie, est un lacis de ruelles, d'impasses et d'allées étroites. Avant d'être démoli en 1912, il était surtout visité par des marins en escale.
Van Dongen crayonnait sur le vif, au milieu des bordels, des gargotes, des cafés chantants et des baraques. Ses portraits étonnamment sobres de prostituées en train d'accoster leurs clients, de les guetter dans l'embrasure d'une porte ou postées derrière une fenêtre, sont tracés au crayon Conté à coups de traits rapides et épais, sur de grandes feuilles de papier d'emballage bon marché. Le choix restreint des couleurs, la rudesse du trait et ce papier grossier permettaient à Van Dongen de rendre palpable l'existence triste et misérable de ses modèles. Van Dongen était familier des lieux et, définitivement installé à Paris, il y retournera à plusieurs reprises, utilisant plus d'une fois ses croquis rotterdamois pour des illustrations dans la presse française. Sa fascination pour les « silhouettes presque hiératiques » des prostituées, postées comme dans des vitrines, rappelle aussi la façon dont Van Dongen faisait poser ses modèles devant un mur peint en noir dans son atelier de Rotterdam.
1905-1910
La période montmartroise est celle des grandes inventions plastiques. Van Dongen élargit le choix de ses sujets. Aux portraits, aux femmes, aux paysages viennent s'ajouter des acrobates, des clowns, des écuyères. Il se rend souvent avec Picasso au cirque Médrano. Il fréquente le Bateau-Lavoir où il rencontre les peintres Derain et Vlaminck et l'écrivain et critique Apollinaire. Il est dorénavant bien intégré au cercle des artistes montmartrois. C'est aussi l'époque de deux rétrospectives importantes : l'une de Seurat, l'autre de Van Gogh. L'influence de Van Gogh, Hollandais comme Van Dongen, est manifeste à l'époque.
Kees envoie deux toiles au Salon d'automne : deux figures de femmes, « l'une nue, l'autre habillée » (non localisées aujourd'hui). La salle VII, où exposent Matisse, Derain et Vlaminck, fait scandale et déchaîne les foudres des chroniqueurs, face à ces tons rugissants, suscitant notamment la critique retentissante de Louis Vauxcelles, qui lance la célèbre formule de « cage aux Fauves ». En novembre, une exposition individuelle, Kees Van Dongen. Une saison, est organisée à la galerie Druet ; il y présente dix-neuf tableaux, dont un Carrousel, des aquarelles et des dessins, et notamment les paysages exécutés à Fleury-en-Bière. Orgie de couleurs au Salon d'automne, orgie torrentielle de la couleur chez Druet : Van Dongen est bien au rendez-vous des fauves de la première heure.
À partir de 1905, Van Dongen va s'éloigner du tachisme pour évoluer vers un réalisme brutal, pleinement fauve. Van Dongen sera toujours une exception dans le groupe des fauves. Si sa palette se fait plus brutale et expressive, il va maintenir une certaine naïveté dans le dessin. Alors que certains fauves abandonnent la couleur pure pour se tourner vers des préoccupations cézanniennes, Van Dongen poursuit ses recherches autour d'une palette toujours virulente : c'est le début d'une reconnaissance internationale.
Les peintres du groupe Die Brücke, en particulier Max Pechstein, prennent contact avec lui pour qu'il les rejoigne, resserrant ainsi les liens entre l'expressionnisme allemand et le fauvisme français. Même si Montmartre lui fournit encore de nombreux thèmes - la Galette, le cirque Médrano, le Moulin-Rouge -, la veine s'épuise. D'autres sujets relèguent la Butte à l'arrière-plan.
Dessiner sur l'argile
La collaboration de Van Dongen avec le céramiste André Metthey
La remarquable série de céramiques décorées par Van Dongen fut créée dans un contexte ouvert aux arts décoratifs, et s'inscrit plus largement dans une période où la céramique était en vogue parmi les artistes français. Ses céramiques figurèrent dans sa grande exposition de 1908 à Paris, à la galerie Bernheim-Jeune. Il collabora avec le céramiste André Metthey (1871-1920), qui créait les formes d'argile que Van Dongen décorait. Metthey invita aussi Derain, Matisse, Vlaminck, Puy, Valtat et d'autres à travailler avec lui pour créer « la céramique fauve ».
En 1903, quand Metthey installa son atelier à Asnières, aux environs de Paris, son intention d'utiliser les matériaux locaux le conduisit à découvrir la faïence stannifère, dont la surface, remarquable en raison de son opacité et de sa couleur blanche caractéristiques, offre un fond lumineux pour l'application de couleurs vives. L'approche moderne de Metthey ne pouvait que séduire les fauves.
Malgré de nombreuses initiatives pour réunir les arts et abolir la hiérarchie entre arts majeurs et mineurs, la distinction entre artiste et artisan persistait. Metthey sentait qu'il était essentiel de travailler avec des artistes pour donner un nouvel élan à la céramique. Il écrivit en 1907 : « Au lieu de reléguer le décorateur dans un rôle de manouvre condamné à répéter d'un bout à l'autre de son existence le même motif, j'ai voulu rendre à l'artiste le rôle qui lui appartient : celui de collaborateur. ». Il mit donc à leur disposition, non seulement des formes faites au tour ou à la main, mais aussi les émaux et les glaçures qui produiraient des couleurs brillantes. Pour vitrifier leurs céramiques, Metthey faisait cuire les œuvres dans un four qui atteignait 1 200 degrés, une température suffisamment élevée pour obtenir les couleurs brillantes qu'ils désiraient. Cela, combiné au symbolisme et à l'histoire la plus ancienne de la céramique, contribuait à une mystique, voire un « primitivisme », qu'appréciaient certainement au plus haut point Van Dongen et les fauves. Van Dongen exploitait l'aspect décoratif du dessin dans ses céramiques tirées de ses peintures. Il s'appuyait sur ses talents de dessinateur, créant des œuvres audacieuses sur un médium qu'il n'adopta que temporairement.
1910-1914
Van Dongen a apporté d'importantes contributions à l'audace formelle du fauvisme, et ce en mettant le portrait au cour de son œuvre. Il en est venu aussi à manipuler délibérément le style et les thèmes du fauvisme, en assumant totalement vulgarité, transgression sexuelle et exotisme. Dans son œuvre, le style devient stylisation, la transgression se transforme en maniérisme et finalement, par le truchement du portrait, en succès commercial et social. L'avant-garde est, en fin de compte, toujours récupérée, mais rarement de façon aussi radicale par l'un de ses propres praticiens que le fauvisme l'a été par ce parodiste conscient. Le portrait, avec le nu féminin, a toujours joué un rôle essentiel dans l'identité de Van Dongen.
Dès 1908, la réputation de Van Dongen était solidement établie jusqu'à New York, comme en témoigne une critique parue dans le New York Times à l'occasion de son exposition personnelle à la galerie Kahnweiler à Paris : « Van Dongen est incontestablement l'un des grands caricaturistes de la nature... Malheureusement, ses modèles favoris sont ce que l'on trouve de pire dans les bas-fonds de Montmartre. Le tragique de leur vie, la bassesse dans laquelle elles sont tombées, et les circonstances qui les ont réduites à ce qu'elles sont, tout cela trouve son expression dans des traits cruels et des couleurs sauvages. Les femmes qu'il peint sont pour la plupart d'horribles créatures, et pourtant empreintes d'une telle mélancolique beauté que les initiés contemplent avec extase pendant des heures d'affilée. »
Cette interprétation de l'ouvre de Van Dongen reprend un certain nombre de lieux communs, courants parmi les critiques depuis l'époque de ses premières expositions parisiennes : l'idée d'un Van Dongen « caricaturiste », c'est-à-dire de quelqu'un qui abstrait, exagère et déforme la nature ; l'idée d'un Van Dongen peintre de femmes, en particulier celles des bas-fonds de Paris, des prostituées à vingt francs pour marins en goguette, des artistes de cirque et des actrices, des modèles et des acrobates, des femmes situées du mauvais côté de la barrière morale ; et l'idée que la vulgarité du style pictural de Van Dongen était liée à la condition déplorable, voire tragique, des femmes de ses tableaux. Mais, si ces caractéristiques étaient soulignées par les critiques pour défendre la spécificité de l'ouvre de Van Dongen, elles étaient également considérées comme faisant partie d'un mouvement plus large, un expressionnisme moderne inspiré du fauvisme, dans lequel une manipulation arbitraire des formes rencontrait un érotisme brutal, impudique et audacieux.
Les mille et une nuits
La passion chromatique pousse chacun des anciens fauves au voyage. Après Collioure et Céret, le Maroc fascine Matisse. Van Dongen l'y suit en traversant l'Espagne en 1910. Il en rapporte une palette élargie, un traitement nouveau de la lumière et une facture généreuse, profondément sensuelle, au bénéfice de portraits et de paysages modernes qui ne doivent rien aux orientalistes du XIXe siècle. Trois ans plus tard, le succès et un nouveau contrat chez Bernheim-Jeune lui permettent de découvrir l'Égypte, où il s'attache sur le motif à de nombreuses études de femmes, qui ne sont pas sans évoquer la rutilance de Delacroix, et à des scènes d'observation ; Saida ou Fellahines, le long du Nil relèvent avec brio d'un pittoresque économe : le geste est rapide, la touche suggestive, l'expression solaire sous les couleurs du Maghreb.
1914-1929
Van Dongen ne séduisait plus uniquement l'avant-garde. Tous voulaient connaître ce peintre scandaleux dont les expositions provoquaient « chaque fois des cohues, des effarouchements, des levées de boucliers, des protestations ». Le monde et le demi-monde, celui des affaires, de la politique et du journalisme le submergeaient de commandes. Van Dongen devenait le peintre de sociétés diverses qui composaient un univers fédéré autour de l'argent, du plaisir et de l'ennui. En accord avec son nouveau métier de portraitiste, l'artiste modifie sa manière en adoptant un chromatisme plus respectueux de la réalité. Il étouffe les ardeurs de son passé fauve.
Van Dongen portraitiste n'en adopte pas pour autant un naturalisme de convention. À l'inverse, ses couleurs sont irritantes et artificielles. Le vert parcourt l'épiderme de ces visages excessivement fardés. Les contrastes exacerbent l'acidité des couleurs. « Femme aux faux ongles colorés ou armés de métal, fard belliqueux ou pervers, beautés peintes au crayon et avivées par les couleurs artificielles, les projecteurs, attirance étrange des vamps d'Hollywood : « Van Dongen, écrit Vlaminck dans Portraits avant décès, a peint tout le charme de la putasserie féminine de l'après-guerre. ».
L'album de Van Dongen
Parmi une impressionnante quantité de portraits photographiques du portraitiste qui ne fuyait pas l'appareil, certains sont signés de grands noms (tel Jacques Henri Lartigue, son ami durant près de trente ans), d'autres réalisés par les photographes de studios à la mode durant l'entre-deux-guerres, G.-L. Manuel Frères, Lipnitzki ou Albert Harlingue. Beaucoup ont été pris dans l'atelier de l'artiste. « Ses ateliers »serait plus juste, car Van Dongen a déménagé, souvent - puis moins. Cette iconographie, rejoignant le corpus constitué par ses tableaux, constitue une documentation déterminante sur ces années où le peintre est le plus exposé, notamment en raison de ses fêtes.
Van Dongen, Max Stern et la Dominion Gallery
De son vivant, un très petit nombre de marchands nord-américains ont défendu son œuvre à l'instar du Dr Max Stern de la Dominion Gallery, à Montréal. En 1941, alors que Van Dongen participait, avec d'autres artistes français, au tristement célèbre voyage en Allemagne organisé par Arno Breker et l'occupant, Max Stern (1904-1987), jeune marchand juif d'origine allemande, décidait de s'établir à Montréal. Victime des mesures discriminatoires antisémites, il avait dû abandonner le commerce de l'art en 1937, l'important fonds de la galerie paternelle à Düsseldorf étant vendu peu après. Une destinée qui ne l'empêchera pas d'apprécier et de défendre l'art du voyageur de Weimar. Car Max Stern, fils d'un marchand au goût académique tourné vers les maîtres anciens, s'était heurté au refus de son père d'organiser une exposition sur l'art moderne français qu'il avait découvert à Paris, tout jeune diplômé.
« J'ai acheté tous nos Van Dongen directement de l'artiste, à l'exception de La Femme au canapé. » Max Stern le visita à plusieurs reprises pour lui acheter directement des œuvres entre 1956 et le début des années 1960. Quelques dizaines de peintures furent acquises par le marchand.
Sa collection recelait des toiles de belle facture. Stern était particulièrement fier de La Concierge, une toile caustique alors mal datée, ainsi que de son Actrice dans le rôle de Hamlet, ces deux tableaux ayant été choisis par l'artiste pour figurer à la fameuse exposition de la galerie Charpentier en 1949. Véritable mécène et pédagogue exceptionnel, Stern prêtait généreusement ses tableaux ; sans héritier, les Stern cédèrent la plupart de leurs Van Dongen, entre autres dons, aux musées canadiens, principalement montréalais, de leur vivant ou par voie testamentaire par l'entremise de la Fondation Stern.
Le musée d'Art contemporain de Montréal reçut cinq toiles, dont Le Crachin, Normandie et surtout La Première Communiante). Quant au Musée des beaux-arts de Montréal, il compte quatre de ses tableaux, dont La Femme au canapé, Hamlet et La Perruche, une séduisante peinture orientalisante au sujet inusité, dont Marie-Claire Van Dongen se rappelle aujourd'hui avec émotion qu'elle fut longtemps accrochée au-dessus de son lit.
* Textes à partir d'extraits du catalogue de l'exposition
Van Dongen à Montréal : un fauve en ville
Nathalie Bondil
Directrice
Musée des beaux-arts de Montréal
Commissaire de l’exposition
Van Dongen peintre fauve ? Matisse, Dufy, Derain, Vlaminck, Marquet et les autres, les peintres de l'éphémère « révolution » fauve auxquels il est associé, étaient à la recherche de nouvelles voies formelles. Aboutissement du mouvement postimpressionniste, valorisant l'instinct plutôt que la théorie, ils furent avant tout des peintres de la Nature, ce à quoi Van Dongen préférait l'étude de la nature humaine. Paysagiste, Van Dongen le fut surtout à ses débuts quand il se cherchait et à la fin quand il ne se cherchait plus. « Aimerait-il la vie celui qui passe son temps à noter patiemment les tons et les valeurs d'une pomme ? Comprend-il la vie celui qui ne regarde la nature qu'à travers les persiennes de sa chambre ? Ressent-il la vie celui qui se borne à évoquer chez lui les magies de l'Orient ? » Dans cette confidence à des Courières, Van Dongen cachait à peine sa froideur pour le chef de file du fauvisme et son rival, Matisse, qui ne l'appréciait guère de son côté. Les fauves n'étaient pas des portraitistes, ils furent à l'occasion des peintres de figure, auquel cas elle apparaît chosifiée, soumise à l'exercice d'une analyse de la forme. Ils se souviendront du col de chemise du portrait d'Ambroise Vollard auquel Cézanne portait tant d'attention - à la surprise de son modèle. Le sujet de la peinture est la peinture elle-même, « une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées », écrivait déjà Denis. À l'exception de Matisse, la figure reste marginale chez la plupart des fauves, plutôt accessoire, souvent bucolique, elle est le prétexte à la libération des couleurs, baignée dans une lumière naturelle. Elle dénonce rarement une condition sociale. Dans l'inventaire du fauvisme, il y a bien Portrait de femme du Rat Mort de Vlaminck, quelques autres gitanes, Espagnoles et prostituées fardées des bas-fonds.
Toujours provocateur, Van Dongen qui affirmait « Moi je suis comme une vache. Je regarde : je peins ce que je vois », revendiquait son animalité, l'instinct de peinture, la couleur comme vecteur d'émotion, vécue avec une allégresse païenne : il est le « fauve bestial et resplendissant » vanté par Élie Faure ; c'est une posture qui lui plaît et dont il joue comme d'un masque.
Si Van Dongen fut en marge d'une certaine ligne officielle de l'historiographie des fauves, celle qui procède de Duthuit, donc largement matissienne, c'est aussi à raison car son œuvre dit effectivement autre chose. Van Dongen se disait anarchiste, et il le fut comme beaucoup à son époque, car c'était à la mode avouait-il. Néanmoins, il fut sincèrement habité par une conscience sociale, entre dénonciation et sarcasme. C'était un critique des mours aiguisé, « un moraliste de son temps » pour Vaudoyer, un peintre « naguère fauve et des plus féroces » pour Henriot. Un idéaliste peut-être, un nihiliste devenu un misanthrope. Chez Van Dongen, ce sont les sujets qui disent l'homme. Dans son énorme production, la cohérence et la constance sont à rechercher dans les thématiques tandis que les changements de style, parfois ses écarts entre bizarrerie affectée et facilités regrettables, ont pu déconcerter la critique. C'est l'équivoque d'un peintre « fauve et métèque », qui décrit un monde de la nuit aux lumières artificielles - le Van Gogh des tavernes en Arles - bien différent des paysages solaires des fauves. Proche des expressionnistes allemands, ses sentiers de la vertu (cat. 189) ressemblent aux trottoirs berlinois d'un Kirchner ; son Paris du Moulin-Rouge et des bals musettes est celui d'un Toulouse-Lautrec ; ses saltimbanques et ses vieux clowns sont ceux d'un Picasso - le paradis de son père (cat. 217) est le bordel céleste de Casegemas ; comme Degas, il aimait l'ironie, la danse, les cabarets, les chevaux, les femmes et leurs chapeaux mais, lui, en jouissait sans complexe. Dessinateur toujours à redécouvrir, il est plusieurs années l'illustrateur inspiré d'un peuple à la dérive, filles-mères, filles de joie, fêtards noctambules. Du temps des folies de l'après-guerre, Vlaminck disait de lui qu'il fut « l'historiographe de tout le dévergondage cynique d'après la victoire ». Il devint « le peintre des névroses élégantes » pour certains, un Van Dyck des salons mondains pour d'autres. Dans son atelier, il recevait « le Tout-Paris, le Tout-New York et le Tout-tout ce que vous voudrez », puisant dans ce vivier son argent et ses modèles.. une Factory à l'époque cocktail.
C'est ce Van Dongen que nous avons voulu montrer à Montréal. Une exposition des peintures enrichie de dessins, de céramiques, d'estampes et de documents, et même de musique : Moulin-Rouge et bals-musettes de la butte Montmartre où se dansait La Mattchiche licencieuse (cat. 78), bal nègre et Tango de l'archange (cat. 215) dans son atelier où gueulait soi-disant le plus grand phonographe de Paris. Van Dongen est un fauve en ville qui dresse le portrait psychologique d'une société féroce, futile, factice. Les lieux du plaisir, Paris, Venise, Deauville ou Monte-Carlo sont les fonds de scène de ce théâtre des moeurs. Avec comme obsession le portrait amoureux, un brin misogyne, des coquettes, des Parisiennes, des Orientales et autres créatures de l'inflation : « J'aime les belles femmes qui inspirent le désir charnel, et la peinture m'en donne la possession la plus complète. » Entre tragédie et comédie, misères et vanités sociales, l'humanité périssable qui traverse d'un bout à l'autre l'ouvre de Van Dongen raconte l'humanisme subtil d'un artiste dont les ostentations, les mascarades et les paradoxes couvrent avec pudeur la sensibilité complexe, lucide et pessimiste.
Préface du catalogue de l'exposition
Van Dongen en Amérique du Nord : A Montreal Tribute
Nathalie Bondil
Directrice
Musée des beaux-arts de Montréal
Commissaire de l’exposition
« Où est l'erreur ? Madame Stern a acheté la plupart des Van Dongen. Et, avec raison, elle ne souhaite pas les vendre, comme elle vous l'a d'ailleurs souvent dit à tous les deux.» Le Dr Max Stern, marchand d'art renommé établi à Montréal, s'emporte contre ses assistants qui, en son absence, ont donné à une cliente une option d'achat courant sur un mois pour trois tableaux du peintre : « Même si elle avait payé 5 000 $ pour une simple option, vous n'aviez pas le droit d'accepter cela », ajoute le propriétaire de la fameuse Dominion Gallery, qui surenchérit : « Même Monsieur Mellon et Monsieur Rockefeller n'ont eu le droit d'acheter qu'une seule toile.» La seule mention de ces noms permet à ceux qui l'auraient oublié de situer le niveau de la clientèle du respecté Dr Stern. « Nous pourrions très facilement vendre des Van Dongen en Europe, si telle était notre volonté! Comme nous vous l'avons mentionné, leur valeur se situe maintenant entre 20 000 $ et 50 000 $, et les prix monteront encore beaucoup plus.» Est-ce par simple calcul que le marchand rechigne à vendre ? Est-ce pour donner raison au peintre qui pensait gagner beaucoup d'argent après sa mort ? Après une longue tirade prodiguant des conseils de vente à ses employés, le Dr Stern conclut : « Madame Stern est vraiment contrariée au sujet des Van Dongen. Tous les marchands nous les ont demandés, mais elle les aime comme s'il s'agissait de ses enfants.»1
Alors que, pendant les « années folles », Van Dongen recevait « le lundi soir le Tout-Paris, le Tout-New York et le tout-tout ce que vous voudrez »2 dans son atelier (« Ce mélange ! Des Américains, des grands-ducs russes avec des femmes extraordinaires. < Entrée libre >3 »), sa superbe notoriété en Europe a, en comparaison, peu touché les rivages d'outre-Atlantique : quelques grands portraits mondains s'égrènent dans les collections américaines (Portrait de W. S. Davenport, n.d., The Brooklyn Museum, cat.197 ; Portrait de E. Berry Wall, 1938, Carnegie Institute, Pittsburgh., encore que celui surnommé le « King of Dudes » à New York ait quitté son pays pour élire domicile à l'hôtel parisien Meurice). De son vivant, un très petit nombre de marchands nord-américains ont défendu son œuvre à l'instar du Dr Max Stern : l'exposition organisée en 1965 à la Leonard Hutton Galleries à New York4 comptait, outre quelques lithographies commerciales, trente peintures souvent remarquables datées de 1900 à 1925. à l'exception du Portrait de Brigitte Bardot, la French star glamour de l'époque. La plupart des œuvres étaient à vendre, hormis Le Chanteur Modjesko (cat.95), alors prêté par le Museum of Modern Art, à qui il avait été donné en 1955 par M. et Mme Peter A. Rübel. Il est devenu le plus connu des Van Dongen en collections publiques d'Amérique du Nord, si ce n'est l'un des seuls, ce travesti rendu célèbre ayant été exposé dans les plus importantes expositions monographiques consacrées à l'artiste. Il est secondé en notoriété par le Souvenir de la saison d'opéra russe (cat.140), acquis dès 1966 par le Musée des beaux-arts du Canada. Il n'en est que plus désolant de constater que plusieurs toiles de Van Dongen ont été assez récemment, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, aliénées de collections muséales aux États-Unis, quand nous cherchons à les faire redécouvrir aujourd'hui. En effet, aucune exposition n'a été consacrée à Van Dongen en Amérique du Nord. depuis 1971 ! Organisée par The University of Arizona Museum of Art à Tucson, cette « First Retrospective Exhibition held in America » 5. s'est ensuite déplacée au Nelson Gallery - Atkins Museum de Kansas City. Bénéficiant de prêts de Dolly Van Dongen, cette exposition, dont il faut souligner le caractère initiateur, comptait cent dix numéros, dont soixante-neuf peintures tout de même, mais de qualité très variable. Le principal mérite de cette sélection fut de rechercher les œuvres de Van Dongen sur le territoire américain : onze tableaux venaient de la « Collection du Dr. et Mrs Max Stern, Dominion Gallery, Montréal » ; après la fille du peintre, ils étaient largement les prêteurs les plus importants.
1941 : alors que Van Dongen participait, avec d'autres artistes français, au tristement célèbre voyage en Allemagne organisé par Arno Breker et l'occupant, Max Stern (1904-1987),6 jeune marchand juif d'origine allemande, décidait de s'établir à Montréal. Victime des mesures discriminatoires antisémites, il avait dû abandonner le commerce de l'art en 1937, l'important fonds de la galerie paternelle à Düsseldorf étant vendu peu après. Parti à Londres, la Grande-Bretagne déclarait bientôt la guerre à l'Allemagne et il devint aussitôt un civilian alien (sujet d'un pays ennemi)., ce qui lui valut d'être interné pendant deux ans au Canada. Une destinée qui ne l'empêchera pas d'apprécier et de défendre l'art du voyageur de Weimar. Car Max Stern, fils d'un marchand au goût académique tourné vers les maîtres anciens, s'était heurté au refus de son père d'organiser une exposition sur l'art moderne français qu'il avait découvert à Paris, tout jeune diplômé. Il avait gardé en mémoire ce séjour parisien en 1928, le marché ayant depuis confirmé la valeur d'artistes qu'il avait rencontrés. C'est donc au « Canada français » plutôt qu'ailleurs qu'il choisit de s'installer, à Montréal, ville francophile et capitale culturelle depuis le XIXe siècle. S'il promeut « l'art vivant » canadien, sa galerie fit aussi découvrir Picasso, Léger, Kandinsky en pleine période d'obscurantisme duplessiste au Québec. Il connut Moore et Arp dont il vendit les sculptures ainsi que les éditions de Rodin, en exclusivité pour le Canada. Ces premières firent de la Dominion Gallery un haut lieu de diffusion de l'art. En août 1956, au cours de l'un de ses nombreux voyages en Europe qui l'amenaient à rencontrer des artistes comme Pascin, Foujita, Valadon, Van Dongen le reçut pour la première fois dans son « atelier-cathédrale », rue de Courcelles à Paris. À cette époque, le dernier des fauves (Vlaminck meurt deux ans plus tard) jouissait de son statut de survivant comme de la réévaluation du mouvement : « < La bombe des fauves >, disait-il, a été fabriquée par des littérateurs, et elle n'est devenue une bombe qu'après cinquante ans de souvenirs. C'était alors tout au plus un pétard.»7 Certes, Max Stern ne faisait pas preuve d'une folle audace en s'intéressant à Van Dongen. Il n'en est pas moins vrai qu'en Amérique du Nord il sera l'un des seuls, lui qui aimait Élie Faure dans le texte, quand les autres fauves étaient abondamment recherchés et commentés suivant la ligne officielle d'une historiographie largement matissienne. Également, son goût convenable pour la figuration, les sujets féminins sensuels ou les paysages aux brillantes couleurs, faisait tache dans un univers dominé par l'abstraction et la pensée unique d'un Greenberg. « J'ai acheté tous nos Van Dongen directement de l'artiste, à l'exception de La Femme au canapé (cat.208)»8. Max Stern le visita à plusieurs reprises pour lui acheter directement des oeuvres entre 1956 et le début des années 1960. Les relations durent être cordiales car il confie aux héritiers Dufy : « Kees van Dongen a l'intention de nous envoyer son fils en visite au Canada prochainement.»9 Quelques dizaines de peintures furent acquises par le marchand : natures mortes aux fleurs (Arômes, Roses et muguet.), paysages plus ou moins tardifs (Sassy-Orne, Sur la plage, Avenue Foch Paris, « Blue Grass Races ».) étaient revendus à une nouvelle clientèle canadienne et américaine, tandis que le couple Stern allait garder pour sa collection personnelle pas moins de dix-sept œuvres : « Nous n'avons encore vendu aucun de nos tableaux de Van Dongen. Nous continuons à en acheter beaucoup, mais nous essayons d'acquérir des œuvres de qualité supérieure.»10 Si, avec du recul, les œuvres s'avèrent inégales, la collection recelait des toiles de belle facture. Stern était particulièrement fier de La Concierge (cat.193), une toile caustique alors mal datée vers 1902-1903, ainsi que de son Actrice dans le rôle de Hamlet (cat.200) - avec sa flamboyante chevelure orange, est-ce un portrait-souvenir en hommage à Sarah Bernhardt ?11 -, ces deux tableaux ayant été choisis par l'artiste pour figurer à la fameuse exposition de la galerie Charpentier en 1949. Véritable mécène et pédagogue exceptionnel, Stern prêtait généreusement ses tableaux ; sans héritier, les Stern cédèrent la plupart de leurs Van Dongen, entre autres dons, aux musées canadiens, principalement montréalais, de leur vivant ou par voie testamentaire par l'entremise de la Fondation Stern. Pour la galerie d'art Beaverbrook à Fredericton, des Dalhias ; pour l'Agnes Etherington Art Centre à Kingston, deux tableaux dont le Printemps : « La scène se situe en Normandie. Un homme timide rassemble son courage pour demander une jeune femme en mariage. Van Dongen a peint ce sujet deux fois. Dans la première version, un prêtre se tenait devant l'église, au loin. Monsieur Stern fit remarquer à Van Dongen que, dans la seconde version du tableau, le prêtre avait disparu. Le peintre répondit que le prêtre, lassé d'attendre que l'homme se décide enfin, était tout simplement rentré dans l'église.»12 Le musée d'Art contemporain de Montréal reçut cinq toiles, dont Le Crachin, Normandie (cat.229) et surtout La Première Communiante (cat.230). Quant au Musée des beaux-arts de Montréal, il compte quatre de ses tableaux, dont La Femme au canapé, Hamlet et La Perruche (cat.156), une séduisante peinture orientalisante au sujet totalement inusité, dont Marie-Claire Van Dongen se rappelle aujourd'hui avec émotion qu'elle fut longtemps accrochée au-dessus de son lit. En tout, outre les œuvres qui parsèment les collections particulières, une douzaine de peintures furent données aux musées canadiens, assurant un goût indiscutable comme une réputation grandissante pour son œuvre, car, n'en déplairait à M. Van Dongen, aujourd'hui les musées ne sont plus « des portemanteaux où il y a des vêtements, mais personne dedans » !13
Je remercie vivement Charlie Hill, Cyndie Campbell et Philip Dombowsky du Musée des beaux-arts du Canada grâce à qui j'ai pu disposer de documents d'archives sur Max Stern.
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Dr Stern à Gauvreau et Jacobs, 27 juillet 1961, Fonds Max Stern, archives du Musée des beaux-arts du Canada.
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Van Dongen, cité dans Louis Chaumeil, Van Dongen, l'homme et l'artiste, la vie et l'oeuvre, Genève, Pierre Cailler, 1967, p. 176.
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« Van Dongen », Paul Guth, La Revue de Paris, juin 1949.
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A comprehensive exhibition of paintings 1900-1925 by Van Dongen, 16 novembre - 18 décembre 1965, Leonard Hutton Galleries, New York. Sans aucun doute, il convient aussi de mentionner l'exposition en 1953 de la Wildenstein Gallery à New York, qui travaille encore aujourd'hui à la publication du catalogue raisonné du peintre. Notons, en mode mineur et entre autres, les Perls Galleries à New York et les Maxwell Galleries à San Fancisco...
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Cornelis Theodorus Marie Van Dongen 1977-1968, The University of Arizona Museum of Art, Tucson, et Nelson Gallery - Atkins Museum, Kansas City, 1971. Le catalogue reprenait le seul article de Denys Sutton, « A Diamond as big as the Ritz », Apollo, Londres, janvier 1971, vol. XCIII, nº 107, p. 36-43. L'histoire de l'art américaine ayant omis Van Dongen, nous avons invité ici quelques spécialistes de la peinture fauve à se prononcer.
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Voir Max Stern, marchand et mécène à Montréal, Musée des beaux-arts de Montréal / Galerie Leonard & Bina Ellen
Art Gallery, Montréal, 2004. -
Van Dongen, cité dans L. Chaumeil, op. cit., p. 90.
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Dr Stern à McCurdy, 4 décembre 1970, Fonds Max Stern, archives du Musée des beaux-arts du Canada.
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Dr Stern à M. et Mme Jean Dufy, 28 avril 1961, Fonds Max Stern, archives du Musée
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Dr Stern à Jacobs, 21 octobre 1964, Fonds Max Stern, archives du Musée des beaux-arts du Canada.
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Janet M. Brooke en a fait l'hypothèse.
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Dr Stern à McCurdy, 4 décembre 1970, Fonds Max Stern, archives du Musée des beaux-arts du Canada.
« Van Dongen », Paul Guth, La Revue de Paris, juin 1949.
Extrait du catalogue de l'exposition
Chronologie
1877-1891
26 janvier : naissance de Cornelis Theodorus Marie (dit Kees) Van Dongen. Il est issu d'un milieu bourgeois et sévère de Delfshaven, faubourg de Rotterdam. Son père dirige une malterie où Kees travaille comme apprenti tout en poursuivant ses études secondaires.
1892
Il est inscrit à des cours du soir de dessin graphique à l'Académie des arts et des sciences de Rotterdam, dirigée par Jan Striening.
1894-1895
Il s'intéresse à Rembrandt, Frans Hals et à des peintres de son temps comme Breitner ou Jozef Israels, un peintre de l'école de La Haye.
1896
Avant même son départ pour Paris, Van Dongen est membre des cercles de gauche anarchistes et symbolistes.
1897
Le 12 juillet, il se rend à Paris. Pour joindre les deux bouts, il est vite contraint d'exercer plusieurs petits métiers, tels que lutteur, déménageur de baraques foraines et portraitiste pour quelques francs.
1898
Il rencontre Augusta Preitinger, surnommée Guus, qu'il épousera trois ans plus tard.
1899
Au mois d'octobre, il retourne à Paris pour rejoindre Guus. Ils s'installent à Montmartre.
1900-1903
Il tire l'essentiel de ses revenus de sa collaboration à des journaux satiriques illustrés de Paris (Le Rire, L'Indiscret, Gil Blas, Frou-Frou)ou des Pays-Bas (De Ware Jacob).
1904
En février, il envoie six toiles au 20e Salon des Indépendants.
En novembre, poussé par Picasso, Vlaminck et Derain, Van Dongen expose deux toiles au 2e Salon d'Automne, qui font l'objet de quelques commentaires dans la presse.
Il fait son entrée sur la scène artistique parisienne en présentant sa première exposition personnelle à la galerie Vollard.
1905
Il se rend souvent avec Picasso au cirque Médrano. Il est dorénavant bien intégré au cercle des artistes montmartrois.
Sa fille Dolly naît le 18 avril 1905.
Kees envoie deux toiles au 3e Salon d'Automne. La salle VII, où sont exposées les œuvres de Matisse, Derain et Vlaminck, caractérisées par leurs couleurs pures et vives, fait scandale et déchaîne les foudres des chroniqueurs, suscitant notamment la critique retentissante de Louis Vauxcelles, qui lance la célèbre formule de « cage aux Fauves ».
1906
Début 1906, il emménage au Bateau-Lavoir où vivent Picasso, Fernande Olivier, Max Jacob, Pierre Mac Orlan et André Salmon.
1907
Van Dongen se rend à Rotterdam. Il est chargé par la galerie Bernheim-Jeune de rassembler une centaine d'ouvres de Van Gogh pour une exposition qui se déroulera en 1908.
Kahnweiler œuvre une galerie rue Vignon et achète plusieurs toiles de Van Dongen.
Il participe à des expositions collectives à la galerie Berthe Weill et la galerie Bernheim-Jeune.
1908
L'année est marquée par les premières expositions de Van Dongen à l'étranger : c'est le début d'une reconnaissance internationale. Il expose à la galerie Flechtheim, à Düsseldorf. Les peintres du groupe Die Brücke prennent contact avec lui pour qu'il les rejoigne. Au printemps, il participe à la 15e Sécession de Berlin, à la 1re Toison d'or à Moscou et au 24e Salon des Indépendants.
1909
Il emménage dans un nouvel appartement au 6 de la rue Saulnier, en face des Folies-Bergère.
Il assiste à la première représentation des Ballets russes de Serge Diaghilev donnée au Théâtre du Châtelet.
1910
Il envoie des œuvres à plusieurs expositions de groupe à l'étranger : Berlin, Kiev, Prague, Budapest, Saint-Pétersbourg, Riga, Düsseldorf et Munich.
La galerie Bernheim-Jeune lui achète une quarantaine de tableaux, ce qui lui permet de voyager. Il se rend en Espagne puis au Maroc pendant l'hiver 1910-1911
1912
Van Dongen loue un grand atelier près de Montparnasse où il organise de fastueuses réceptions et des fêtes costumées.
Il multiplie les expositions à l'étranger. Sa notoriété s'étend maintenant de Cologne à Moscou avec sa participation au 2e Valet de Carreau, et de Bruxelles (galerie Georges-Giroux) à Londres, où il se joint au groupe The Allied Artists Association dans le cadre de l'exposition « Second Post-Impressionist Exhibition », présentée aux Grafton Galleries.
1913
Van Dongen fait la connaissance de la marquise Luisa Casati, égérie de l'élite parisienne. Elle va l'introduire dans la haute société, dont il se fera très vite le chroniqueur.
En mars, il part pour l'Égypte, puis passe l'été à Deauville avec sa famille.
Il présente au 11e Salon d'Automne le fameux Tableau,que la police décroche immédiatement. Le scandale assoit définitivement la célébrité de Van Dongen.
À partir de 1913, Van Dongen s'installe définitivement dans une vaste maison de deux étages située au 33 de la rue Denfert-Rochereau. Le Tout-Paris se presse à sa porte pour assister à ses soirées ou se faire portraiturer.
1914
En juin, Guus et Dolly quittent Paris pour Rotterdam. Mais la déclaration de guerre empêche Van Dongen de les y rejoindre. Néerlandais, et à ce titre non mobilisable, il reste à Paris.
1916
En mars, la guerre provoque la chute du commerce de l'art : la galerie Bernheim-Jeune résilie le contrat qui la liait à Van Dongen.
Au cours d'une réception, il rencontre Léa Jacob, surnommé Jasmy, la directrice commerciale de la maison de couture Jenny.
1917
Il quitte son atelier de la rue Denfert-Rochereau pour s'installer avec Jasmy dans un grand hôtel particulier au 29, villa Saïd, près du bois de Boulogne.
1918
La Grande Guerre terminée, Guus et Dolly rentrent à Paris, mais Kees rompt avec Guus.
Il illustre Les Mille et Une Nuits dans la traduction du Dr Mardrus.
1919
De 1919 à 1928, il ne présente aux Salons que des portraits.
La galerie Flechtheim, à Düsseldorf, lui consacre une exposition personnelle dont le catalogue est préfacé par Daniel-Henry Kahnweiler.
1920
Il participe au Salon des Indépendants, le premier de l'après-guerre, et au Salon de la Société nationale des beaux-arts.
Il peint le portrait de Charles Rappoport, qui lui présente Anatole France.
Il organise la première exposition dans son hôtel particulier villa Saïd, où il exposera désormais.
1921
Au Salon de la Nationale, il expose le Portrait d'Anatole France, qui provoque un énorme scandale. Son portrait Maria Ricotti dans « L' Enjôleuse » est retiré des cimaises du 19e Salon d'Automne.
Les plus grands représentants du monde des arts, de la finance, du Tout-Paris, posent pour Van Dongen.
1922
Il achète au nom de Jasmy un appartement situé 5 de la rue Juliette-Lamber. Les réceptions organisées dans cet hôtel particulier contribuent à lui donner l'image d'un citadin élégant.
1923
Il envoie régulièrement des portraits au Salon d'automne, à la Nationale et, par la suite, aux Tuileries. Il expose dans son atelier une série de toiles peintes sur la Côte d'Azur et, plus tard, une autre de tableaux parisiens.
1925
Il illustre le roman La Garçonne de Victor Margueritte.
1926
Il est fait chevalier de la Légion d'honneur.
1927
Il rédige sa propre biographie sous le titre Van Dongen raconte ici la vie de Rembrandt et parle, à ce propos, de la Hollande, des femmes et de l'art.
Le Stedelijk Museum d'Amsterdam devient le premier musée à consacrer une rétrospective à Van Dongen.
Rupture avec Jasmy Jacob. Il continue d'habiter avec elle rue Juliette-Lamber.
C'est désormais Dolly qui se charge d'organiser la plupart des réceptions.
Il reçoit l'ordre de la Couronne de Belgique.
1928
Il effectue un second voyage en Égypte, d'où il rapporte plusieurs toiles. Sa vision a changé : il vend moins, expose peu et se replie sur lui-même. Il ne peint plus que pour lui-même des bouquets et des paysages.
1929
Le krach de Wall Street marque la fin des « années folles ». Les commandes diminuent.
Il obtient la nationalité française.
1934
Van Dongen emménage dans un appartement au 75 de la rue de Courcelles. Il continue de refuser de vendre afin de ne pas baisser ses prix.
1935
Le marché se montrant toujours morose, il se rend aux États-Unis pour tenter de nouer de nouveaux contacts.
1936
Il reçoit deux commandes prestigieuses : le roi de Belgique Léopold III ainsi que l'Aga Khan lui commandent leur portrait. À nouveau couvert d'honneurs, il est réclamé par les artistes du monde du spectacle.
1937
Premières expositions en Amérique du Nord : à la René Gimpel Gallery de New York, et au Carnegie Institute de Pittsburgh.
1938
Alors qu'il est à Cannes, il rencontre la jeune Bretonne Marie-Claire Huguen.
1940
En juin, Marie-Claire est enceinte et l'entraîne en Bretagne. C'est là que le couple apprend l'invasion de la France par l'Allemagne. En hâte, Van Dongen regagne Paris, bientôt occupé.
Naissance de Jean-Marie, son second enfant. Le ménage s'installe à Garches.
1941
En novembre, il participe au voyage d'une semaine en Allemagne organisé par Arno Breker, sculpteur officiel du IIIe Reich, en compagnie d'autres artistes, parmi lesquels Dunoyer de Segonzac, Derain, Vlaminck, Despiau et Belmondo.
1942
La galerie Charpentier organise la rétrospective la plus importante consacrée à l'artiste.
1943
Rétrospective au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.
1945
À la Libération, il est « jugé » avec ses camarades compromis dans le voyage en Allemagne : ils sont interdits de Salon d'automne pendant un certain temps. Il retourne à Deauville, où il retrouve sa clientèle d'avant-guerre, gens fortunés et célèbres. Il redevient le « roi des planches ».
1946
Il illustre Les Lépreuses d'Henry de Montherlant. Au cours des années suivantes, il illustrera de nombreux livres.
1949
Nouvelle rétrospective à la galerie Charpentier, qui est reprise par le Museum Boijmans Van Beuningen à Rotterdam. La police fait retirer plusieurs nus.
À la fin de l'année, Marie-Claire achète une villa à Monaco, qu'il baptise Le Bateau-Lavoir et où il s'installe définitivement avec sa femme et leur fils. Il y passe désormais l'hiver, l'été étant réservé à Deauville et les demi-saisons à Paris.
1953
Il épouse Marie-Claire.
Il expose à la galerie Wildenstein de New York et à la galerie de Berri, à Paris.
1958
Il peint le portrait de Brigitte Bardot.
1967
À l'occasion de ses quatre-vingt-dix ans, le Musée national d'art moderne de la ville de Paris organise une rétrospective comprenant cent soixante-quatre œuvres. Cette exposition est reprise la même année par le Museum Boijmans Van Beuningen à Rotterdam.
Parution de la monographie écrite par Louis Chaumeil.
1968
Kees Van Dongen meurt à Monaco le 28 mai, à l'âge de quatre-vingt-onze ans. En raison des événements de Mai, sa disparition passe inaperçue à Paris.
Quelques citations.
« J'allais dans les champs dessiner les chevaux qui étaient un peu tristes comme moi, mais qui avaient de bien beaux yeux. »
Van Dongen
« Le pays était peuplé de contrebandiers. On y rencontrait les gens les plus divers, des Juifs, des huguenots, des descendants de Français émigrés, des quantités de Jacques, de François, de Clément. On y était libre, vraiment, aucune loi. [.] Nous habitions en plein polder. Les bateaux passaient devant nos fenêtres. À certains moments, on aurait pu croire que les bateaux avançaient dans la prairie toutes voiles dehors. Nous vivions dans l'eau perpétuellement. »
Van Dongen
« À Rotterdam, principalement dans le quartier chaud. À cette époque, tous les marins du monde débarquaient là. Ah ! que c'était coloré ! Des marins, des femmes et des orgues de Barbarie. Cela composait un spectacle réellement extraordinaire. Ces quartiers étaient les seuls où je pouvais subsister avec à peu près rien. Et puis, le pittoresque, tout le grouillant de ces quartiers ! Les femmes se tenaient derrière leurs grandes fenêtres exactement comme dans des vitrines, attendant, assises, immobiles. »
Van Dongen
« J'ai toujours peint avec l'idée qu'il vaut mieux travailler pour le bien général, pour le peuple tout entier et non pour quelques bandits, calculateurs ou pas. C'est aussi pour ça que je dessine pour des journaux et que j'ai abandonné la peinture, bien que j'en fasse encore un petit peu à l'occasion pour moi-même. »
Van Dongen
« Pour vivre, je dessinais dans les squares le portrait des promeneurs qui le voulaient bien et avec Picasso on étalait nos toiles par terre près de Médrano. Prix unique à cent sous. Après quelques années d'Indépendants et de bitume, le Salon d'automne a fini par entrouvrir ses portes. On s'y est glissé pour faire éclater une bombe : les fauves. Une bombe qui n'est d'ailleurs devenue une bombe qu'après cinquante ans de souvenirs. C'était alors tout au plus un pétard. »
Van Dongen
« Devant mes filles nues aux châles violents, les critiques ont craché de l'encre. Or ce n'était pas tellement par amour de la couleur stridente que j'opposais les rouges aux verts ; mais comme je n'avais pas d'argent pour me payer des modèles professionnels, j'allais dans les bistrots ramasser les filles qui, pour un café crème, acceptaient de poser quelques heures. Et ces braves gosses portaient en maquillages hurlants l'enseigne de leur métier sur leur visage. C'est ainsi que naît une réputation, et que l'on devient fauve. »
Van Dongen
« Le Kropotkine inspiré du Bateau-Lavoir. »
Pablo Picasso
1905-1910
« Mais à quel titre me présenter à vous? Comme un nègre blanc peut-être? »
Van Dongen
« Il prostitue ses plus nobles et ses plus belles couleurs à des hontes citadines qu'il remarque en étranger. »
Guillaume Apollinaire
« Ce grand diable, à la barbe blonde, au regard narquois n'est pas le premier venu ; personnalité indéniable. Toujours en sandales d'où émergent les doigts de pied qui ont crevé la chaussette, on le rencontre partout, dans tous les quartiers, bas-fonds ou chics, lutinant les jouvencelles, quel que soit le milieu où elles évoluent. De cette allure dégingandée qu'il affecte parfois, se dégage une certaine distinction. Van Dongen, très bon garçon, est avant tout un peintre. »
Berthe Weill
« Ce coloriste a le premier tiré de l'éclairage électrique un éclat aigu et l'a ajouté aux nuances. »
Guillaume Apollinaire
« Le bal du Moulin de la Galette, battant son plein, à minuit. [.] La toile nous exhibe la cohue des filles en cheveux et de leurs amis apaches : tout ce gracieux monde déambule, valse, grouille, vit ; c'est la fête de la crapule. Les lustres, les ampoules électriques - des ronds de jaune de Naples, d'ocre et de cadmium - les lampions safran et lie-de-vin, tout est noyé dans une buée de chaleur et de lumière. »
Louis Vauxelles
« En 1913 tout de même le scandale a été réel : j'avais envoyé au Salon un "nu au châle". La veille du vernissage, le commissaire de police du quartier est venu le faire décrocher. On a enfoui ma jeune femme dans une cave, et installé des flics devant la porte pour empêcher d'entrer les curieux qui auraient eu l'audace de descendre. Tout simplement parce que j'avais peint une femme avec des poils. Le sexe serait au milieu du visage, où mettrait-on la pudeur ? Et pour une fois ce n'était pas une "fille", c'était ma femme. »
Van Dongen
« Européen ou exotique à son gré, Van Dongen a un sentiment personnel et violent de l'orientalisme. Cette peinture sent souvent l'opium et l'ambre. »
Guillaume Apollinaire
« "Les jaunes phosphoreux les bleuités électriques" de ses tableaux étaient "parfaitement adaptés à la représentation dans la peinture contemporaine des êtres et effets de cirques, sous les éclairages acétyléniens". »
Marius-Ary Leblond
« Oui, j'aime ce qui brille, les pierres précieuses qui étincellent, les étoffes qui chatoient, les belles femmes qui inspirent le désir charnel. et la peinture me donne la possession plus complète de tout cela, car ce que je peins est souvent la réalisation obsédante d'un rêve ou d'une hantise. »
Van Dongen
« Van Dongen (.) a volontairement donné un rôle essentiel à l'éclairage électrique. Il a placé une femme sous le cône d'un projecteur. Et elle fait l'effet d'être sous cloche, de ne pouvoir vivre que dans ce milieu factice. »
Paul Gsell
1910-1914
« Je connais l'histoire de chacune de ces femmes. Une histoire profondément tragique. Elles ont expérimenté la vie sur toutes ses facettes. Ce n'est pas en les peignant avec des couleurs criardes que je peux les aider, mais peut-être pourrai-je exprimer l'intensité de leurs vies ? »
Van Dongen
« Il a été l'historiographe de tout le dévergondage cynique d'après la victoire [...] portraits de girls, de misses, de mondaines hystériques, d'étrangères insatisfaites, d'exotiques désaxées. »
Maurice de Vlaminck
« Les bourgeoises sont sottes et insignifiantes, les nouveaux riches sont ennuyeux, mais les peintures faites d'après eux sont des chefs-d'ouvre. »
Van Dongen
« Van Dongen apparaît comme le Saint-Simon gouailleur de ces convulsionnaires du jazz. »
Paul Guth
« Des femmes du monde, des hommes du monde ont voulu avoir leur portrait fait par moi. J'exagérais légèrement le type de mes modèles pour en mieux faire ressortir le caractère ; ils avaient un peu peur, je crois. »
Van Dongen
« La règle essentielle, c'est d'allonger les femmes et surtout de les amincir. Après cela, il ne reste plus qu'à grossir leurs bijoux. Et elles sont ravies. »
Van Dongen
1914-1929
« Le monde est un grand jardin, tout plein de fleurs, tout plein de mauvaises herbes [.]. L'agrément de notre époque est que l'on peut tout mélanger, tout mêler : c'est vraiment l'époque Cocktail. ».
Van Dongen
« Peintre d'histoire, Van Dongen l'est au sens le meilleur du mot. [.] C'est, à sa façon, un moraliste qui, en souriant, nous découvre sans insister - il n'en est pas besoin - tous les ridicules de ses contemporains. »
Édouard Des Courières
« L'élégante - celle au moins qui se veut à la pointe de la mode - n'a ni seins, ni hanches, ni arrière-train. ; sa robe, presque droite, s'arrête au mollet ; sa nuque est rasée, elle ruisselle de perles baroques et de colliers de bois ouvragé [.] ; un fume-cigarette long de trente centimètres sort de ses lèvres fardées d'un pourpre saignant ; ses joues sont enduites de poudre, un halo bleuté entoure ses yeux. Silhouette d'androgyne que le peintre Van Dongen fixe, d'un pinceau cruel, pour la postérité. »
Jacques Chastenet
« Sans être très belle, c'était une femme de grand abattage, très racée. Elle avait l'allure d'un mannequin de classe, s'habillait de manière extravagante et tout ce qu'elle portait devenait beau sur elle. Ses relations étaient nombreuses et elle avait même été surnommée "Jasmy la Divine". À cause de son mauvais caractère, on l'avait également baptisée "Jasmy la Terrifiante". Van Dongen et Jasmy comprirent immédiatement qu'ils étaient faits l'un pour l'autre et partirent ensemble à la conquête de Paris. »
Jean-Mélas Kyriazi
« Van Dongen a emménagé dans son nouvel hôtel particulier rue Juliette-Lamber. C'est-à-dire qu'il a transporté trois meubles et cent tableaux : les toiles de Cannes, celles d'Égypte, beaucoup de grands, d'immenses portraits accrochés partout, dans l'escalier, dans toutes les pièces de la grande maison. Plus besoin pour Van Dongen de faire des expositions, d'avoir un < marchand >. Ses toiles resteront là et tous les clients snob de ses futures soirées viendront les y voir. À part sa chambre rouge pur et une petite pièce outremer pur, toute la maison sans meubles est blanche, pleine seulement d'espace. »
Jacques Lartigue
« Les gens venaient en habit, en robe décolletée. Moi je restais en chandail. Un bonhomme faisait l'homme-orchestre. Quand il y avait trop de monde, je f... le camp. Ce mélange ! Des Américains, des grands-ducs russes avec des femmes extraordinaires. Une célèbre cocotte française qui, selon la légende, avait toute la flotte russe en perles. Rappoport et le roi de Roumanie. Une moitié des gens amenait l'autre. " Entrée libre ". »
Van Dongen
« On m'a reproché d'aimer le monde, de raffoler de luxe, d'élégances, d'être un snob déguisé en bohème - ou un bohème déguisé en snob. Eh bien oui ! J'aime passionnément la vie de mon époque, si animée, si fiévreuse. »
Van Dongen
« Van Dongen vivant. Il ne peint presque plus. N'est-il pas un peu mort lui aussi ? Je suis chez lui. Malgré ses yeux rieurs, malgré sa souriante philosophie, il me parle tristement. Il est dégoûté de voir soudain, en quelques mois, ses anciens tableaux, ceux de l'époque
Jacques Lartigue


