Le XIXe siècle, c’était hier. L’époque de la conquête d’horizons toujours plus lointains. Les Nord-Américains du Canada et des États-Unis voyaient dans la conquête prédatrice de nouveaux territoires sauvages l’exploitation méthodique des ressources naturelles, apparemment inépuisables. L’épopée de ces pionniers s’accompagnait de la découverte d’un patrimoine naturel, transcendée par une spiritualité religieuse, une ferveur qui reconnaissait dans la nature inviolée l’œuvre même du Créateur. Face à un Vieux Monde corrompu, l’Amérique représentait une nouvelle Terre promise. Puisant aux sources du romantisme européen d’un Burke, d’un Goethe ou d’un Chateaubriand, influencés par les «tableaux de la nature» du savant-explorateur Humboldt, les artistes paysagistes américains, Church, Cole, Moran, et les photographes documentaires véhiculèrent l’émerveillement de l’homme face à la nature. Aux premiers parcs nationaux – créés dès 1872 aux États-Unis et 1885 au Canada –à la politique de protection des parcs et des forêts qui suivit sous l’impulsion d’un président visionnaire, Theodore Roosevelt, correspondaient l’âge des ingénieurs, de leurs défis de fer et de béton lancés à l’assaut des montagnes, des fleuves et des territoires immenses.
En 2000, l’exposition aux grands yeux étoilés Cosmos. Du Romantisme à l’Avant-garde de Jean Clair et Pierre Théberge fêtait en beauté le nouveau millénaire en ouvrant le XXIe siècle sur un univers sans limites. Mais après cent ans d’explorations et d’exploitations, c’est aujourd’hui une autre vision qui s’impose dramatiquement. Celle d’un monde aux horizons toujours plus proches, tangibles et vulnérables. Le sentiment héroïque d’une nature géante, monumentale, hors d’échelle cède aujourd’hui à l’alarmisme d’une planète en voie d’extinction, l’ultime frontière cosmique étant toujours impropre à la vie. Un bouleversant renversement de lentille s’est opéré. Notre perception globale du monde vivant se réduit désormais à une Terre aux horizons brutalement rétrécis. Et depuis 2000, en quelques années seulement, la cause environnementale est devenue une préoccupation majeure, n’en déplaise aux sceptiques d’arrière-garde. Après le lyrisme cosmogonique, le pragmatisme et le devoir de conviction nécessités par un sentiment d’urgence s’imposent avec la pesanteur d’un réveil dans un scaphandre.
Avec Grandeur nature, c’est sans opportunisme que le Musée des beaux-arts de Montréal entend renouveler ses pratiques scénographique et éditoriale. À l’occasion de cette exposition, nos yeux sont grands ouverts sur le sentiment actuel de la nature, et je voulais lui retourner le compliment au travers du prisme écoresponsable de la création contemporaine. Jadis, la nature sut inspirer les artistes. Aujourd’hui, elle les anime d’un même respect intrinsèque. Le cabinet d’architecture Atelier Big City a conçu une mise en espace inventive en valorisant des matériaux recyclables ou réutilisables et en privilégiant des méthodes d’assemblage mécaniques. Le mobilier de l’exposition est signé molo, une firme écodesign bien connue de Vancouver et représentée au MoMA. Le catalogue innove dans l’édition du livre d’art par l’écoconception de la maquette, le choix des matériaux et des modes de fabrication grâce à l’atelier de création graphique orangetango ainsi qu’à l’imprimerie Transcontinental Litho Acme. J’aimerais remercier nos partenaires qui ont élevé la démarche éthique au rang de culture d’entreprise, les équipes du Musée des beaux-arts de Montréal et celle de Kathleen S. Bartels à la Vancouver Art Gallery, pour leur complément essentiel au contenu académique élaboré par Hilliard T. Goldfarb.
Nathalie Bondil
Directrice et conservatrice en chef
Musée des beaux-arts de Montréal
(Extrait du catalogue de l’exposition)