ROUGE CABARET
PARCOURS DE L'EXPOSITION  
COMMISSAIRE / SCÉNOGRAPHIE  
CATALOGUE  
Catalogue
OTTO DIX
Un monde effroyable et beau

258 pages
Relié
ISBN : 9782891923415
Prix régulier : 59,95 $
Prix VIP : 53,96 $

En vente à la Boutique-Librairie du Musée
Photo : Maxime Lapointe, MBAM

L'édition montréalaise en français du catalogue
est publiée par le Service des éditions scientifiques
du Musée des beaux-arts de Montréal.

Réalisé sous la direction d'Olaf Peters, cet ouvrage de plus de 250 pages, abondamment illustré, a été publié en anglais par la Neue Gallery, New York, et Prestel pour la version allemande. Il comprend, entre autres, des analyses des plus grands spécialistes de l'œuvre D'Otto Dix.

En vente à la Boutique-Librairie du Musée au coût de 59,95 $ (avant taxe).
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Préface de Nathalie Bondil
Directrice et conservatrice en chef
Musée des beaux-arts de Montréal

Portrait de l'avocat Hugo Simons par Otto Dix
Düsseldorf 1925 – Montréal 1993 :
Du chevalet au musée, une histoire exemplaire


Il ne faut pas laisser partir cette œuvre sans nous battre.1

« Comment Montréal risque de perdre un chef-d'œuvre »2. En ce mois de janvier 1993, un événement secoue la communauté montréalaise, repris au-delà des frontières. Le Portrait de l'avocat Hugo Simons par Otto Dix est menacé d'exportation. « Allons-nous répéter la catastrophe économique que la perte du portrait de Gustav Klimt a causée sans même faire de bruit il y a quelques années? »3, s'émeut un citoyen faisant référence au Portrait d'Eugenia Primavesi qui se trouvait chez sa fille, à Montréal, et finalement vendu à New York avant d'aboutir dans un musée japonais. « Devons-nous acheter un tableau ou financer un hospice pour les malades atteints du sida? »4, s'indigne un autre lecteur. Rarement dans cette ville, une œuvre d'art aura suscité une telle mobilisation. Une histoire exemplaire, un cas de manuel.

Düsseldorf, 1925. Otto Dix est satisfait. L'avocat qu'il a choisi, le brillant Hugo Simons (1892-1958), vient de gagner sa cause en justice. Le peintre sera payé pour le tableau de Mademoiselle Grünthal, un portrait que son père lui avait commandé pour ensuite le refuser car il l'avait jugé trop peu ressemblant : c'était la liberté artistique qui était en cause, rien de moins. Amateur éclairé, Hugo Simons aimait les artistes de la Neue Sachlichkeit et collectionnait les œuvres des expressionnistes allemands. Homme de conviction, sa vivacité d'esprit animait son éloquence. Dix fit son portrait pour le remercier (cat. 150), mais pas seulement : « Lorsque je dis à quelqu'un que j'aimerais le peindre, j'ai déjà en moi son portrait. La personne qui ne m'intéresse pas, je ne la peins pas. »5 Entre les deux hommes naquit une amitié qui ne s'éteindra qu'à leur mort, au-delà des persécutions que subiront leurs destinées malmenées par l'histoire. Berlin, 1933. « Maintenant le IIIe Reich est bien une réalité […] Je suppose que vous avez bien d'autres soucis maintenant, mais vous ne devriez pas prendre les choses d'une manière aussi tragique », écrit Dix à son ami6, davantage préoccupé par la commande à venir d'un portrait de la famille Simons qui ne verra jamais le jour, et pour cause7. Les lois antisémites suivent peu de temps après. Simons est radié de sa profession, sa famille est déchue de sa citoyenneté. Averti une nuit par un cousin dont la Gestapo vient de saisir les papiers, il décide de fuir au plus vite avec sa femme et ses enfants et prend le premier train pour La Haye en emportant le minimum… dont son portrait. Simons y demeure jusqu'à la veille de la Seconde Guerre, ne pouvant plus exercer, vivant sur sa fortune personnelle. Durant ces années, et parfois au péril de sa vie, il aidera beaucoup d'autres Juifs à fuir l'Allemagne pour s'établir en Hollande et à sortir leur argent des banques par un procédé que les nazis eux-mêmes qualifieront d'« échappatoire Simons ». Quant à Dix, on le sait, il sera renvoyé de son poste de professeur à l'Académie des beaux-arts de Dresde, sa peinture étant jugée « dégénérée », un sabotage des bonnes moeurs et du patriotisme.

Hemmenhofen, 1946. « Cher Monsieur Simons, écrit Otto Dix. Ça m'a fait un grand plaisir d'entendre parler de vous à nouveau. Je suis surtout heureux que vous ayez échappé aux saloperies des nazis. Peut-être avez-vous su qu'au cours des douze dernières années, on m'a fait continuellement des problèmes, qu'on a fouillé ma maison, que la Gestapo m'a emprisonné et que pour couronner le tout, on m'a recruté dans le Volkssturm et que j'ai été prisonnier de guerre en France durant un an. Vous savez probablement que je n'ai pu exposer tout ce temps. Mais que ces salauds considéraient mes œuvres dignes de sortir des musées et d'être vendues à l'encan en Suisse. »8  En 1939, Simons avait réussi à fuir vers le Canada avec sa femme Madeleine, leurs deux enfants9 et sa belle-mère pour s'établir, comme tant d'autres, à Montréal. Dans ces temps de misère à la campagne, Dix demande des colis de vivres à son ami : « La nourriture est tellement fade, sans épices (on manque aussi d'épices) qu'on se prend soi-même pour une vache. » Il se plaint : « J'ai pourtant exposé des années durant au Carnegie Institute, j'ai des tableaux au Museum of Modern Art à New York mais il semble que personne ne songe à m'aider. Il est bien malheureux que l'on doive s'adresser à ses amis de l'Ouest avec des demandes de ce genre. »10 Simons continue ainsi de soutenir le peintre malgré ses moyens limités. Privé du droit d'exercer sa profession dans sa nouvelle patrie, cet homme hautement éduqué préfère occuper des emplois modestes plutôt que de retourner en Allemagne où il a refusé un poste prestigieux. « Je suis surpris que vous vendiez des appareils frigorifiques, s'étonne Dix. Je pensais que c'était bien assez froid ainsi, de la sorte qu'il est plus profitable de vendre des installations de chauffage central! »11  Simons meurt en 1958, son portrait toujours accroché au mur de sa chambre, face à son lit.

Stuttgart, 1991. Andrea Hollmann, commissaire de l'importante exposition commémorant le centenaire de la naissance d'Otto Dix, ne peut retenir ses larmes en découvrant le tableau qu'elle croyait disparu, raconte le fils cadet du modèle, Jan Simons12. Tant d'oeuvres de cette période ont été détruites, et celle-ci est dans une condition impeccable. Exempt de caricature, ce portrait chaleureux et intense témoigne aussi des expérimentations entreprises par Dix à son retour d'Italie. L'artiste utilisait une technique mixte qui n'autorisait aucune improvisation, constituée d'une détrempe à l'oeuf sur panneau de bois recouverte d'un glacis à l'huile. L'œuvre est redécouverte pendant ce périple entre Stuttgart, Berlin et Londres, et devient rapidement un objet de convoitise. Malgré plusieurs offres d'achat, les trois enfants Simons, George, Jan et Ellyn, préfèrent la proposer au Musée des beaux-arts de Montréal pour une fraction de sa valeur. « Nous sommes très attachés à Montréal. Notre famille a été accueillie ici à une époque où le Canada était difficile au sujet des immigrants. »13  Au terme d'une saga d'une année, la somme fut finalement réunie grâce à une mobilisation sans précédent au Canada pour une œuvre d'art, animée par le directeur du Musée, Pierre Théberge, avec le soutien du maire de la ville « pour le bénéfice de nos populations » et de la Société des musées québécois. Soumis à la pression de l'opinion publique et aux interventions virulentes des médias, le ministre fédéral de l'époque décida finalement de suivre la recommandation unanime des experts de la Commission canadienne d'examen des exportations culturelles, soit d'accorder une subvention. À l'initiative de Nahum Gelber, président du comité d'acquisition du Musée, une levée de fonds spéciale auprès du secteur privé permit de compléter l'achat, réunissant petites et grandes donations de nombreux particuliers. La condition expresse de la famille Simons était que le Musée s'engage à ne jamais vendre ou échanger le tableau… Qui serait contre ?

Cette exposition, la première rétrospective Otto Dix en Amérique du Nord, prend donc à Montréal tout son sens. Deux destins pour l'histoire, Hugo Simons et Otto Dix14, que la bataille d'une ville remportée pour une œuvre symbolique nous raconte aujourd'hui. Que soient remerciés Renée Price, directrice de la Neue Galerie, Ronald S. Lauder, son président, ainsi que le commissaire Olaf Peters pour avoir initié ce projet. Aussi, je remercie tous ceux qui ont lutté pour que notre tableau demeure à Montréal ; cette exposition leur rend hommage.

Nathalie Bondil
Directrice et conservatrice en chef
Musée des beaux-arts de Montréal

1. The Gazette (Montréal), 11 janvier 1993.
2. Le Devoir (Montréal), 8 janvier 1993.
3. The Gazette (Montréal), 13 janvier 1993.
4. The Gazette (Montréal), 19 janvier 1993.
5. Cité par Lothar Fischer dans Serge Sabarsky, Otto Dix, Stuttgart, 1987.
6. s.d. Les extraits de lettre cités viennent de la correspondance Dix-Simons des archives du Musée des beaux-arts de Montréal.
7. Hugo Simons avait deux autres portraits de famille peints en 1926 par Dix : Anna Grünebaum (The McMaster Museum of Art, cat. 151) et Josef May
(Cleveland Museum of Art, cat. 152).
8. 6 juin 1946.
9. George, son fils aîné né d'un premier mariage, étudie alors en Angleterre.
10. 7 février 1947.
11. 30 décembre 1952.
12. Darlene Caroline Cousins, Otto Dix's Portrait of the Lawyer Hugo Simons: German Art for a Canadian Museum, thèse du département d'Histoire de l'art,
Université Concordia, Montréal, 2002, p. 61.
13. Jan Simons, The Globe and Mail (Toronto), 22 janvier 1993.
14. Son fils, Ursus Dix, a fait carrière comme restaurateur de tableaux à la Galerie nationale du Canada, à Ottawa (auj. Musée des beaux-arts du Canada).

© 2010 Musée des beaux-arts de Montréal.  Tous droits réservés.  Avis important : droits d'auteurs et droits de reproduction.
Otto Dix (1891-1969), Femme allongée sur une peau de léopard (Portrait de Vera Simailowa) (détail), 1927, Huile sur bois, Herbert F. Johnson Museum of Art,
Cornell University, Gift of Samuel A. Berger, © Succession Otto Dix / SODRAC (2010)
http://www.mbam.qc.ca/ottodix
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