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L’engouement que suscite l’artiste verrier américain
Louis C. Tiffany (1848-1933) n’a jamais diminué depuis
que son oeuvre a été redécouverte par le public dans
les années 1950. À l’apogée de sa carrière, de la fin
des années 1880 aux premières années du siècle
nouveau, la verrerie et les vitraux de Tiffany jouissaient
d’un grand prestige et son nom circulait dans le
monde entier. Après la Première Guerre mondiale,
toutefois, les riches couleurs et les dessins du verre
Tiffany perdirent la cote et l’oeuvre fut associée à une
époque révolue. Puis, vers la fin des années 1950,
les collectionneurs commencent à remarquer le
travail unique et expérimental du verre provenant de
l’entreprise de Tiffany, les musées dépoussièrent leurs
oeuvres de l’artiste et les marchands se mettent aussi
en quête de son verre Favrile, qui a fait la renommée
de Tiffany non seulement en Amérique du Nord, mais
aussi dans les capitales européennes telles que Paris,
Berlin, Vienne et Saint-Pétersbourg.
L’acquisition récente par le Musée de dix-huit vitraux
provenant de l’église Erskine and American, vitraux
dont nous connaissons maintenant bien l’historique,
a joué un rôle de catalyseur pour l’organisation de
cette exposition vouée à la meilleure production
de Tiffany. Première exposition de cette ampleur
sur Tiffany à être présentée au Canada, elle mettra
l’accent sur la contribution exceptionnelle apportée
par ce créateur au design et à la technologie du verre ;
elle réunit 180 oeuvres, parmi lesquelles figurent ses
incomparables vases en verre, ses fameuses lampes,
une vaste collection de vitraux religieux et profanes,
des tableaux et des mosaïques de même que des
dessins originaux des ateliers Tiffany.
LA JEUNESSE DE TIFFANY
Fils de Charles Lewis Tiffany, qui a fondé la maison
Tiffany & Co., renommée pour sa joaillerie et son
argenterie, Louis C. Tiffany grandit dans un milieu qui
nourrit son intérêt pour l’art. Plutôt que de se joindre
à l’entreprise familiale, Tiffany reçoit une formation
de peintre à New York et à Paris. Démontrant
un talent marqué pour la décoration intérieure, il
s’éloigne peu à peu de la peinture de chevalet et met
sur pied un commerce dans ce domaine. Il obtient
des commandes pour la décoration d’églises et de
résidences appartenant à d’influents clients de New
York et de l’ensemble des États-Unis, y compris la
Maison Blanche, en 1882, sous la présidence de
Chester A. Arthur. Tiffany est doué pour la création
d’intérieurs innovateurs où il incorpore le verre coloré
dans les fenêtres, les manteaux de cheminées,
l’éclairage et même les paravents, en s’inspirant des
ferronneries d’art qu’il a vues lors de ses voyages au
Proche-Orient.
FASCINÉ PAR LE VERRE
Jeune homme, Tiffany affectionne les riches
tonalités trouvées dans les mosaïques de verre
byzantines ainsi que dans les vitraux médiévaux de
la cathédrale de Chartres. Il s’émerveille aussi de la
diffusion de la lumière à travers le verre imparfait de
vieilles bouteilles de bordeaux. Curieux, il souhaite
expérimenter ce matériau dont la couleur et l’éclat
changent constamment sous l’effet de la lumière.
À la fin de 1892 ou au début de 1893, Tiffany ouvre
son propre four à verre et son atelier à Corona (Long
Island), sous la direction d’un spécialiste anglais
du verre, Arthur J. Nash. Cela permet à Tiffany de
produire un éventail de couleurs et de textures de
verre servant à la fabrication des vitraux que son
entreprise réalise pour des églises et des résidences
partout en Amérique du Nord au cours de ces
années souvent désignées comme « les décennies
du vitrail ».
Au même moment, Tiffany met au point le célèbre
verre « Favrile » (néologisme dérivé du latin fabrilis :
fabriqué à la main). Les artisans qu’emploie Tiffany
soufflent le verre en fusion, l’étirent et lui donnent
des formes novatrices, irrégulières pour créer des
vases et des bols qui sont vendus à son magasin de
l’avenue Madison. Tiffany est fasciné par les motifs
abstraits composés de sinueux filaments colorés,
par les effets de surface inattendus laissés lorsque
le verre en fusion coule, ainsi que par la pure beauté
des bleus et des verts paon éclatants du verre Favrile.
L’une des caractéristiques du verre produit par
Tiffany et qui deviendra sa marque de commerce est
son irisation, qui est inspirée du spectre de couleurs
que l’artiste admirait sur la surface érodée des vases
antiques grecs et romains.
TIFFANY À PARIS
Tiffany entretient des liens particuliers avec Paris.
C’est une ville qu’il visite à de multiples reprises,
lui-même s’exprimant dans un excellent français, et
où il étudie les beaux-arts pendant un an, de 1868
à 1869, s’y imprégnant des thèmes japonisants et
orientalistes. Tiffany expose également ses tableaux
de même que, plus tard, ses oeuvres en verre dans
les salons de Paris et à l’Exposition universelle de
1900 où il occupe un imposant espace.
De 1894 à environ 1900, le marchand d’art parisien
Siegfried Bing, propriétaire de la galerie L’Art Nouveau
(à laquelle le style emprunte son nom), est
le représentant exclusif de Tiffany pour l’Europe.
Bing est un grand admirateur de l’oeuvre de Tiffany
dont il fait la promotion en exposant ses verreries
et en les vendant à plusieurs grands musées de
l’époque, y compris le Musée du Luxembourg et
le Musée des arts décoratifs qui a prêté ses plus
beaux vases pour cette exposition. Dans son désir
de rapprocher la peinture et les arts décoratifs,
Bing commande à Tiffany des vitraux d’après des
cartons de onze artistes français contemporains.
À notre connaissance, seulement trois des vitraux
commandés existent encore. L’un d’eux, basé sur
une aquarelle de Toulouse-Lautrec, a généreusement
été prêté pour cette exposition par le Musée
d’Orsay. Il s’agit d’une oeuvre rarement exposée hors
de France.
LES VITRAUX
Les ateliers de Tiffany ont fabriqué approximativement
cinq mille vitraux au cours de leurs cinquante
années d’activité. Les vitraux religieux constituent
l’un des piliers de la production. L’exposition offre
l’occasion de voir de près tous les vitraux du Musée
des beaux-arts de Montréal avant leur réinstallation
dans la salle de concert Bourgie. Ces vitraux sont
majestueux vus de loin, mais à hauteur des yeux, les
visiteurs seront en mesure d’observer à quel point
la sélection des morceaux de verre fait preuve de
complexité, et d’apprécier la gamme étendue des
couleurs et des textures utilisées. L’exposition présentera
d’autres exemples exceptionnels de vitraux,
comme le vitrail étonnamment abstrait que Tiffany a
réalisé pour son propre appartement vers 1880 (un
prêt du Metropolitan Museum of Art) ou le vitrail à la
sirène, créé pour la demeure d’un magnat du sucre à
Hawaï (collection privée), ou encore le superbe vitrail
Magnolia, acheté par un collectionneur russe à l’Exposition
universelle de Paris en 1900 (collection du
Musée de l’Ermitage).
INSPIRÉ PAR LA NATURE
Dans ses tableaux, Tiffany est particulièrement
habile à peindre les fleurs et le feuillage. Observateur
attentif de la nature, il exhorte ses artisans à tirer leur
inspiration des ailes diaphanes des insectes, par
exemple, ou encore des stries nettes que l’on trouve
sur la roche ou des fleurs du jardin, comme la glycine
et le magnolia qui sont devenus caractéristiques du
verre Tiffany. Son amour de la nature transparaît
avant tout dans les variantes de fleurs dessinées sur
les abat-jour de l’entreprise, lesquels étaient souvent
exécutés d’après les dessins de talentueuses
femmes artistes travaillant dans l’ombre. Parmi les
créations les plus raffinées de Tiffany, on trouve
ses vases en forme de fleur, dans lesquels les tiges
s’élèvent depuis un pied bulbeux, se gonflent puis
s’épanouissent en fleurs. Siegfried Bing décrit de
manière très éloquente l’évocation de la nature
dans les vases de Tiffany en verre Favrile : « Ici, ce
qu’il voulut, c’était le calme discret des tons semiopaques,
où se dissimulaient, mélangés à la pâte,
de fines nervures, des filaments, des traînées de
couleurs, pareils aux délicates nuances observées
dans la peau d’un fruit, dans le pétale d’une fleur, les
veines d’une feuille d’automne. »
Cette exposition a été rendue possible grâce à la
générosité de nombreux collectionneurs privés ainsi
que de musées de premier plan, parmi lesquels
figure le Metropolitan Museum of Art, qui a prêté plus
d’une quarantaine d’oeuvres en verre et de dessins
pour l’exposition.
Rosalind Pepall
Commissaire générale de l'exposition
Le verre selon Tiffany : la couleur en fusion
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