Lynn Chadwick

Bien campée en haut de l’escalier menant au pavillon Michal et Renata Hornstein depuis 2016, la Figure vêtue d’une cape IX de Lynn Chadwick a été acquise par le Musée. Seule des six éditions existantes de la sculpture originale à se trouver en sol canadien1, cette oeuvre grandiose est un exemple remarquable de la contribution de l’artiste à l’émergence d’une esthétique moderne dans la Grande-Bretagne d’après-guerre. Elle vient s’ajouter à un groupe important de sculptures britanniques du XXe siècle comprenant des oeuvres de Henry Moore, Barbara Hepworth et Elizabeth Frink, dont certaines sont exposées tout près, sur l’avenue du Musée.

Né en 1914 à Barnes, en banlieue de Londres, Chadwick est dessinateur d’architecture de formation. Il amorce sa carrière dans l’entredeux- guerres en travaillant pour divers cabinets. Initialement objecteur de conscience, il participe tout de même activement à l’effort de guerre à partir de 1941. Dès la fin de la guerre, il reprend le fil de sa carrière, cette fois comme designer de meubles et de textiles.

Sa première incursion dans le domaine des beaux-arts date de la fin des années 1940. Inspiré par la forme d’art inventée par Alexander Calder vingt ans plus tôt, il fabrique alors des mobiles à partir de fil d’aluminium, de balsa et de feuilles de cuivre et de laiton. L’exercice donne lieu à sa première exposition solo, en 1950, à Londres. À partir de cette méthode, il en vient rapidement

à trouver sa propre façon de travailler, assemblant par soudure des tiges d’acier afin de former des armatures qu’il remplit ensuite de Stolit, un matériau industriel composé d’un mélange de limaille de fer et de plâtre. Cette technique, qui ne cache jamais entièrement le squelette de la sculpture, a donné à l’imagerie de Chadwick sa forme caractéristique – silhouettes humaines tordues évoquant spontanément l’angoisse d’après-guerre.

Ses oeuvres emblématiques le propulsent sur la scène internationale dès sa première participation à la Biennale de Venise, en 1952, et lui valent le prix international de sculpture lors de son deuxième passage, en 1956. Alan Bowness, historien de l’art et ancien directeur de la Tate Gallery, écrit à son sujet : « Chadwick est l’une des révélations de la Biennale. Bien au-delà de l’élégance et de l’extrême originalité de son imagination, c’est la beauté et la sensibilité de l’exécution qui frappent le plus. Il a beau exploiter “l’accident créatif”, l’assurance de son savoir-faire fait paraître la plupart des sculptures modernes inaptes en comparaison de ses oeuvres. Ce prix de la Biennale souligne son accession au rang des figures artistiques d’importance internationale2. » D’autres marques de reconnaissance suivent bientôt, y compris l’honneur d’être le premier artiste britannique à recevoir le prix Hors concours de la Biennale de São Paulo, en 1957. De grandes institutions muséales comme le MoMA et la Tate Gallery commencent à s’intéresser au travail de Chadwick et à le collectionner.

Grâce à ce succès critique, il est en mesure de créer des sculptures qui seront produites en bronze, toujours plus grandes et entirages limités, et d’accepter de nombreuses commandes prestigieuses d’oeuvres publiques. La Tate Britain (anciennement la Tate Gallery) lui consacre une rétrospective de premier plan en 2003, peu après son décès. Aujourd’hui, les sculptures de Chadwick figurent dans des collections publiques et privées de par le monde.

Créée en 1978 et moulée en 1989, la Figure vêtue d’une cape IX, haute de près de deux mètres, constitue un exemple classique et majestueux de la synthèse géométrique et figurative réalisée par Chadwick. Cette dernière est issue d’un archétype formel mis au point quelque dix ans auparavant. L’artiste conçoit d’abord ces sculptures en groupes de figures masculines et féminines. Il distingue les sujets féminins – notre sculpture en est un – non seulement par une silhouette plus féminine, mais aussi par la forme triangulaire de la tête, en contraste avec celle, cubique, de la tête des sujets masculins. Cette façon de faire imprègne les oeuvres d’un caractère à la fois anonyme et universel. Si les formes pyramidales et coniques qui structurent la silhouette sous sa cape servent à isoler, à protéger le corps de la femme, elles lui donnent tout aussi bien une allure intimidante. Les attributs les plus évidents de la sculpture – ses formes massives et hérissées – sont adoucis par la plasticité des contours, soulignant encore cette équivoque.

La force dramatique qui émane de la Figure vêtue d’une cape IX, avantageusement installée devant la façade de style beaux-arts du pavillon Michal et Renata Hornstein, fait écho à la notoriété de l’une des figures majeures de la sculpture britannique d’après-guerre3.

ANNE GRACE


  1. Outre le Musée, trois autres institutions canadiennes possèdent des sculptures monumentales de l’artiste : l’Art Gallery of Hamilton, la Galerie d’art Beaverbrook, et l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario
  2. Alan Bowness, « The Venice Biennale », Observer, 24 juin 1956, dans Dennis Farr, Lynn Chadwick, Londres, Tate Publishing, 2003, p. 44. [Traduction libre]
  3. L’auteure tient à remercier Laurence Charlebois pour ses recherches sur cette oeuvre.

Ill.
Lynn Chadwick (1914-2003), Figure vêtue d’une cape IX. 1978, fonte 1989, Bronze, 2/6, Fonte Burleighfield, Loudwater (Angleterre), 183 x 84 x 138,8 cm. MBAM, don de la famille Peress en l’honneur de leurs parents, Simha et Maurice S. Peress. Photo MBAM, Denis Farley