Marc-Aurèle Fortin

Selon ses propres paroles, l’artiste a obtenu cette vue en plongée de la région de Charlevoix en se positionnant « sur une montagne plus élevée1 » que le village représenté. Peint d’après une aquarelle réalisée in situ, c’est vraisemblablement au bord de la rue Saint-Laurent, qui ondule au cœur de l’œuvre, que Fortin met en scène son sujet. Le report d’un médium à l’autre lui est usuel, mais sans le support du réel, Fortin, qui peint son tableau en atelier, enfreint volontiers les règles de la perspective traditionnelle, comprimant certaines portions du paysage, et modifiant ainsi le site représenté, en particulier dans le rendu de la façade de l’église. Cela ne le gêne pas le moins du monde puisqu’il s’intéresse plus aux effets qu’à la précision du rendu. L’usage de couleurs vives et contrastées et la recherche de l’effet décoratif sont ici clairement affirmés, faisant de Fortin un artiste moderne, malgré son intérêt pour les sujets pittoresques.

Notre datation de l’œuvre s’appuie sur trois éléments. D’abord, le tableau est peint selon la technique des fonds gris, bien perceptible entre les touches et les masses de couleur, que Fortin développe à son retour d’Europe, en 1934. Ensuite, la première présence de Fortin dans Charlevoix date de 1936. Enfin, il dit avoir exposé ce tableau aux galeries Eaton. Bien que nous n’ayons pas retracé le catalogue de cette exposition, nous savons qu’à l’automne 1938, le critique Robert Ayre avait commenté la présence d’une œuvre de Fortin sur ce sujet : « Cette laine lumineuse dont Fortin se sert habituellement pour tisser ses paysages n’est pas manifeste dans cette exposition. Une vue de Saint-Siméon, par exemple, est précisément exécutée…2» Saint-Siméon présente en effet des contours nettement définis, ce qui le distingue de certains tableaux sur fond noir, caractérisés par le traitement des formes par touches isolées, qu’a pu voir le critique deux ans plus tôt.3

Pour l’artiste, le fond gris est plus apte à rendre l’atmosphère chaude des ciels du Québec4. « Pour la manière grise, explique-t-il, je reviens un peu quand c’est bien sec pour reprendre les lumières, la couleur, mais sur le fond noir, je ne reviens pas, jamais. C’est final.5 »

Fortin considérait ce tableau comme l’un des plus beaux qu’il ait peints : « Ce tableau-là, je le classe parmi les trois qui m’ont donné le plus de satisfaction dans la vie. […] C’est le plus beau paysage de Saint-Siméon que je n’ai jamais fait. La technique est merveilleuse.6 »

Aussi acquis :
Paysage, Saint-Laurent
Vue du port de Montréal

JACQUES DES ROCHERS


  1. Tapuscrit de l’entrevue avec Fortin enregistrée par René Buisson à Macamic le 2 juin 1968 [sic : 4 mai 1969], p. 1. Archives du MBAM, Fonds Marc-Aurèle Fortin. Cité par Sarah Mainguy dans le rapport d’acquisition de l’oeuvre (mai 2017), dont l’essentiel de cet article s’inspire.
  2. Robert Ayre, « Marc-Aurèle Fortin », Montreal Standard, 22 octobre 1938, p. 6.
  3. Mainguy, op. cit.
  4. Version paraphrasée des propos du peintre dans René Buisson, Marc-Aurèle Fortin. Un maître inconnu, cat. exp., Musée Marc-Aurèle Fortin, 1995, p. 105.
  5. Tapuscrit de l’entrevue de René Buisson avec Marc-Aurèle Fortin à Fabreville,1966, P44/B/10.1, p. 1.
  6. Tapuscrit, 1968, op. cit. Marc-Aurèle Fortin (1888-1970)

Ill. 1
Marc-Aurèle Fortin (1888-1970), Saint-Siméon, vers 1938, huile sur panneau, 110,7 x 120,8 cm. MBAM, don de Marthe Parent-Phelan à la mémoire de sa fille Magdeleine Bienvenu (1960-2017). © Succession Marc-Aurèle Fortin / SOCAN (2018)