Randolph S. Hewton

CARMENCITA, ICÔNE DE LA MODERNITÉ MONTRÉALAISE DES ANNÉES 1920

Randolph S. Hewton est désormais reconnu comme l’un des portraitistes québécois et canadiens parmi les plus importants de son époque, au coeur d’une nébuleuse d’artistes montréalais qui ont donné au visage urbain les couleurs de la modernité.

Carmencita aurait été exposée pour la première fois au Salon d’automne de l’Académie royale des arts du Canada de 1922, tenu à l’Art Gallery de l’Art Association of Montreal (AAM, actuel MBAM). Dans le cadre d’une exposition d’art contemporain canadien, elle a ensuite circulé aux États-Unis, en 1923 et 1924, dans au moins cinq institutions majeures (1). Son titre réfère vraisemblablement à une fameuse danseuse espagnole maintes fois peinte : La Perle de Séville qui devient célèbre, dans son pays comme en France, au cours des années 1880. Elle fait ses débuts à New York, en 1889, au Niblo’s Garden. À la demande de Sargent, elle donne un numéro de danse dans l’atelier de William Merritt Chase, qui la peint en 1890, ce qui témoigne de son succès. Ce tableau, le collectionneur montréalais Sir William Van Horne l’acquiert en 1906 puis l’offre au Metropolitan Museum of Art de New York. En 1890, Sargent fait aussi son portrait. Une génération plus tard, une courte nouvelle intitulée « La Carmencita » est publiée dans The Canadian Magazine (2) : une artiste qui découvre dans une vieille revue une représentation du tableau La Carmencita de Sargent se déguise, comme elle, lors d’une mascarade impromptue… Le sujet est encore dans l’air du temps ! John Lyman peint aussi, à cette époque, une danseuse espagnole. Clarence Gagnon l’avait fait avant lui avec Olé, danseuse espagnole, exposée à Paris, au Salon de la Société des artistes français, en 1906. La danseuse espagnole comme sujet est récurrente dans la peinture moderne, qu’on pense à Toulouse-Lautrec, Degas, Van Dongen ou Miró.

Hewton s’intéresse aux couleurs vives et aux effets décoratifs de même qu’aux représentations de mondaines modernes. La liberté avec laquelle il compose l’arrière-plan donne ici un aspect relativement abstrait à son oeuvre qui complique la lecture des fleurs rouges et du large peigne, typiques des danseuses espagnoles. La femme moderne s’affirme ici, un thème que Hewton défend en enseignant à ses nombreuses élèves, telles Prudence Heward et Sarah Robertson, à l’École d’art de l’AAM, et comme second président du Groupe de Beaver Hall, la première association d’artistes au pays où il y a parité des genres.

____

JACQUES DES ROCHERS

1. Minneapolis Institute of Arts (Minnesota) ; The Kansas City Art Institute (Missouri) ; The Rhode Island School of Design, Providence (Rhode Island) ; Worcester Art Museum (Massachusetts) ; Brooklyn Museum (New York).
2. Lilian R. Hay, «La Carmencita», The Canadian Magazine, juillet 1924, p.151-154.