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12 mai 2022

En exclusivité : quelques extraits du nouveau catalogue de l’exposition de Nicolas Party

Un nouvel ouvrage vient de paraître pour accompagner l’exposition L’heure mauve, de l’artiste suisse Nicolas Party, qui propose une méditation à la fois festive et crépusculaire sur la nature, sa représentation dans l’art et son avenir.

À l’origine d’un renouveau de la tradition figurative symboliste, Nicolas Party est reconnu pour ses sculptures peintes ainsi que pour ses tableaux et installations aux couleurs vibrantes, réalisés au pastel. Son œuvre revisite avec originalité les genres classiques que sont le paysage, la nature morte et le portrait. Pour sa première exposition au Canada, Party a sélectionné et mis en scène des chefs-d’œuvre de la collection du MBAM au côté de ses propres créations : parmi les artistes représentés, on retrouve aussi bien des maîtres de l’art européen (Nicolas Poussin, Gustave Courbet, Otto Dix…) que de l’art québécois et canadien (Ozias Leduc, Lawren S. Harris…) et des arts décoratifs (Frank Gehry…).

Un ouvrage conçu par les Éditions scientifiques du MBAM, en collaboration avec 5 Continents Editions, Milan, retrace aujourd’hui la création et le parcours de cette exposition. Les œuvres y sont reproduites dans leur contexte d’exposition, chaque salle constituant un environnement unique issu de l’imaginaire de l’artiste. En introduction de chacun des chapitres, on trouve un texte original de l’auteur-compositeur-interprète québécois Pierre Lapointe, ainsi que des paroles d’une œuvre tirée du répertoire classique de la chanson (ces textes ont par ailleurs été mis en chanson par Lapointe pour créer la bande sonore qui accompagne l’exposition). L’ouvrage est préfacé d’une introduction par Stéphane Aquin, directeur général du MBAM, et d’un essai de l’historienne de l’art Bénédicte Ramade, qui examine l’exposition de façon écocritique. Nous vous proposons ici de découvrir, en exclusivité, quelques extraits de cet essai.

Peintures de leur temps : histoires de l’Anthropocène

Comment regarder des œuvres antiques, baroques, classiques ou même modernes sans se laisser submerger par les tensions actuelles de la crise écologique? […] L’ère de l’Anthropocène, telle que l’ont appelée les stratigraphes, est une nouvelle époque géologique; la nôtre, celle de l’humanité dont le destin est inextricablement lié à celui de la nature. Si les scientifiques ne s’accordent pas sur le temps de sa naissance – avec l’invention de l’agriculture, la découverte de l’Amérique, l’esclavage et le commerce triangulaire, la révolution industrielle et la culture du charbon, le premier essai atomique du 16 juillet 1945 au Nouveau-Mexique ou encore l’emballement consumériste marqué par le plastique –, ils reconnaissent en l’humain sa force géologique et atmosphérique telle qu’elle dépasse désormais la simple agentivité biologique inhérente à tout organisme vivant. L’humanité est devenue un facteur de transformation d’une indéniable puissance, même si elle lui échappe. Quelle que soit l’étendue de la rétroaction du cadre chronologique, l’Anthropocène agit au passé, au présent et au futur. C’est pourquoi cette ère permet aux historiennes et aux historiens de l’art de se plonger dans les œuvres du passé à la recherche de clés, de traces et même de signes avant-coureurs de la crise actuelle. C’est ce que les choix de Nicolas Party dans la collection du Musée des beaux-arts de Montréal, en artiste de son temps et grand érudit, permettent : une traversée écocritique du passé à la recherche du présent et de l’avenir.

Vue partielle de l’exposition Nicolas Party : L’heure mauve. © Nicolas Party. Photo MBAM, Jean-François Brière

Un monde entre l’étrange et le fascinant

Le sous-genre du sottobosco [sous-bois], entre nature morte et paysage, fantasmagorie botanique et zoologique en « milieu naturel » et minutieuse observation sur le motif, constitue une première clé pour ouvrir l’univers onirique au style faussement lisse et froid de Nicolas Party et amorcer cette aventure écocritique. Comme dans les toiles d’Otto Marseus van Schrieck – qu’on dit inventeur du sottobosco –, de Rachel Ruysch, d’Elias van den Broeck ou d’Abraham Mignon, parmi les rares peintres à s’être adonnés à ce curieux sous-genre né au XVIIe siècle, il transparaît dans les œuvres de Party l’inconfortable alliance d’absence de souffle, de sentiment de danger et de prouesse débordante.

Qu’il peigne d’énormes têtes androgynes sculptées, leur dessinant des visages erratiques a l’épiderme jaune acide, vermillon ou bleu céruléen, il fera dérailler leur plastique austère et artificielle, leur expression hallucinée, en leur peignant des chevelures lisses en trompe-l’œil peuplées de repoussants batraciens et serpents entortillés. Ceux-ci se retrouveront dans un Portrait avec serpents (2019), image d’une créature massive à la chevelure rouge d’alizarine, qui s’impose par sa taille et la fascinante facture réaliste du serpent enroulé devant son buste. Les anneaux peints d’une gamme de marrons et de beiges, denses, puissants et musculeux, rendent d’autant plus étrange l’aérienne présence d’un petit papillon proche de la gueule lugubre de ce qui serait une couleuvre. Pareils insectes et reptiles peuplent les sous-bois inquiétants d’Otto Marseus van Schrieck, que Party admire et dont il avait déjà exposé Sous-bois avec trois serpents, lézard et crapaud en 2020 avec ses propres œuvres.

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La nature morte, témoin de son époque

Party a aussi choisi dans la collection un genre lié à cette tradition naturaliste pour dialoguer avec ses propres paysages de grottes, de troncs d’arbres décharnés et violemment colorés, presque toxiques : des natures mortes, qui n’ont jamais aussi bien porté leur nom en cette période de sixième extinction1 de masse frappant la biodiversité d’aujourd’hui.

Il est en effet devenu difficile de regarder froidement les œuvres de Frans Snyders, de Jacques Linard et de Cornelius Krieghoff sans penser à la classification actuelle des espèces qui s’y trouvent, peut-être aujourd’hui classées « en danger », « en voie imminente d’extinction », « éteintes » ou carrément « disparues ». Il ne s’agit pas de tout ramener à notre période de l’Anthropocène, mais d’articuler les contextes environnementaux et géopolitiques avec l’histoire de l’art afin de comprendre, au-delà de l’écheveau des symboles et des codifications savantes de la nature morte, ce que ces œuvres disent du monde qui les a vues apparaître et, par ricochet, du nôtre. Regarder des œuvres du passé à partir du point de vue actuel, c’est chercher des explications, répondre à des intuitions et à des anxiétés du présent, comprendre les profondes intrications des temporalités. Même anciennes et révolues, elles peuvent encore être agissantes aujourd’hui, et c’est cette conviction qui a nourri les choix de Nicolas Party.

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Nature, culture et identité

La construction de la nature dans les œuvres du passé en dit beaucoup sur notre présent, que celles-ci soient témoins d’une abondance perdue, de conditionnements culturels ou de stéréotypes visuels.

Les grands paysages du Groupe des Sept et les peintures « autochtones » d’Emily Carr en disent aujourd’hui bien plus sur l’extractivisme et le génocide culturel touchant les Premières Nations que sur une identité canadienne innocemment paysagère. La société canadienne s’est longtemps plu à croire au caractère pionnier de la peinture virile des Tom Thomson, J.E.H. MacDonald, Franklin Carmichael, Lawren S. Harris et A. Y. Jackson, ces peintres des bois et de la nordicité, inventeurs d’une visualité du Canada encore sauvage. Mais lorsque les Sept arpentaient la baie Georgienne, le parc Algonquin et la région d’Algoma, en Ontario, ou les Rocheuses plus à l’ouest, les territoires n’étaient déjà plus « préculturels », mais bien accessibles par le train, confiés aux « bons soins » des compagnies minières et forestières. Ils constituaient surtout les terres des Premières Nations, totalement invisibilisées. Celles-ci étaient déjà en train d’être drainées de leur trésor, les rivières harnachées pour produire de l’énergie.

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Si ces paysages austères et sauvages offraient une régénération spirituelle au public urbain, ils n’étaient en réalité qu’exception. D’ailleurs, la propension de Tom Thomson en 1915 à représenter des massifs décimés par les feux dans des esquisses sur le motif ne trompe pas. Le sort de ces territoires était déjà précaire, soumis à une pression environnementale déjà problématique. Et même si, au début des années 1930, certains membres du groupe ont représenté des villes minières, ce sera surtout pour y glorifier le progrès. In fine, c’est la promotion d’une nature éternelle, intacte et capable de tout traverser que le Groupe des Sept aura construite et qui est restée, dans une démarche déterminée à marquer l’histoire de l’art du Canada et à définir une identité.

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Les œuvres de Nicolas Party offrent ainsi des zones de dialogue faussement atemporelles, loin d’être exemptes d’inquiétude. […] À l’époque de l’Anthropocène, la révélation de l’impact de l’humanité sur la composition géologique de la terre a bouleversé les croyances et rebattu les cartes scientifiques. Ce que cela change? Une façon d’estimer la planète et la nature indissociables de l’humain jusque dans les fibres de la terre et du vivant, dont les effets délétères ne cessent de s’enchaîner avec frénésie. L’art de Party n’est pas militant, il ne dit pas où et comment penser, mais il est assurément anthropocène dans le sens d’une conscience aiguë des constructions mutuelles, des enchevêtrements entre nature et culture.

Le catalogue est en vente à la Boutique-Librairie du Musée et dans la boutique en ligne.


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1 Après une extinction massive advenue au Crétacé et ayant conduit à la disparition des dinosaures à la fin du Permien, que l’on a appelée « la grande hécatombe », l’Anthropocène serait marqué par une sixième extinction d’espèces vivantes sur terre, multifactorielle (bien que l’homme en soit la cause principale) et la plus rapide dans son ampleur. Voir Elizabeth Kolbert, La 6e extinction : comment l’homme détruit la vie, Paris, Vuibert, 2015.

Nicolas Party : L’heure mauve
Jusqu’au 16 octobre 2022
Pavillon Michal et Renata Hornstein – niveau 2

Crédits et commissariat Cette exposition est organisée par le Musée des beaux-arts de Montréal. Le commissariat est assuré par Nicolas Party, en collaboration avec Stéphane Aquin, directeur général du MBAM, et Mary-Dailey Desmarais, conservatrice en chef du MBAM. Sa présentation est rendue possible grâce à l’importante contribution d’Hydro-Québec, en collaboration avec Hatch et Mirabaud.

Le MBAM remercie le Consulat général de Suisse à Montréal, Pro Helvetia, Fondation suisse pour la culture, Tourisme Montréal, et le Cercle des Anges du MBAM, qui est fier de soutenir son programme de grandes expositions. Il reconnaît l’apport essentiel de son commanditaire officiel, Peinture Denalt, et de ses partenaires médias, Bell, La Presse et Montreal Gazette.

Le MBAM exprime sa profonde gratitude au ministère de la Culture et des Communications, au Conseil des arts du Canada et au Conseil des arts de Montréal pour leur soutien constant.

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