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17 novembre 2021

Entrevue avec Ragnar Kjartansson

Ragnar Kjartansson (né en 1976), Sumarnótt, 2019, vidéo à sept canaux avec son, durée : 77 min. Collection Giverny Capital

Après un passage remarqué au Metropolitan Museum of Art, à New York, l’artiste islandais Ragnar Kjartansson présente pour la première fois à Montréal son installation immersive Sumarnótt. Mary-Dailey Desmarais, conservatrice en chef du MBAM, s’est entretenue avec cette figure majeure de l’art performatif et de l’art vidéo.

Mary Dailey Desmarais. Photo Stéphanie Badini

Mary-Dailey Desmarais

Conservatrice en chef

Comptant parmi les œuvres les plus récentes et les plus marquantes de Kjartansson, Sumarnótt propose une méditation lyrique sur les thèmes de l’amour, de la perte, de la vie et de la mort. Elle trouve un écho profond en ces temps de pandémie. Filmée en Islande sous le soleil de minuit, au lendemain du solstice d’été, la vidéo montre deux couples qui traversent sept écrans sur un fond d’herbe verdoyante et un ciel gris-bleu contre lequel s’érige le Laki, volcan situé dans le sud du pays. Ils entonnent un air mélancolique sans début ni fin, qui répète le refrain « La mort est ailleurs ».

Ragnar Kjartansson nous parle ici de la genèse du projet, et des sources d’inspiration qui l’ont amené à créer cette installation si émouvante. La vidéo complète de l’entrevue peut être visionnée un peu plus bas sur cette page.

Ragnar Kjartansson. Photo Elisabet Davids

Parlez-moi de la genèse de Sumarnótt. Quelles sont les idées et les inspirations derrière l’œuvre?

Tout est parti de l’amitié… celle qui est née de mes collaborations avec Kristín Anna et Gyða (Valtýsdóttir) et avec Bryce et Aaron (Dessner).

Les deux couples de jumeaux qui traversent chaque écran en chantant.

Oui. L’idée m’est venue de faire un concert avec eux et d’y créer une illusion : un homme et une femme traversent la scène en chantant et en jouant de la guitare, puis ressurgissent aussitôt de l’autre côté. On aurait dit un incroyable tour de passe-passe. Comment pouvaient-ils revenir instantanément au point de départ?

Parce que ce sont des jumeaux…

Exactement. Et pour ce petit concert assez singulier, nous avons écrit plusieurs compositions et organisé une séance de remue-méninges chez moi, à Reykjavík. C’est là qu’est née cette chanson. Sorte de « collage » de poèmes tirés des recueils de ma bibliothèque, elle est inspirée d’un texte de Robert Lax, de vers de Sappho traduits par Anne Carson et du livre Death is Elsewhere d’Alexander Dumbadze. Elle nous est tout simplement apparue comme quelque chose de spécial. Spontanément, nous avons eu l’idée de tourner cette vidéo au cœur d’une nuit d’été en Islande; de filmer les jumeaux en train de chanter la chanson tout en se déplaçant dans un mouvement circulaire et symétrique.

Parlez-moi de la spécificité du lieu de tournage – un champ de lave avec une vue sur le volcan Laki. Pourquoi avoir choisi ce site en particulier?

Je voulais absolument filmer dans un champ du sud de l’Islande, là où l’horizon est vaste, mais où il y a aussi des montagnes et un paysage à couper le souffle à l’arrière-plan. La lave occupe une place particulière dans l’histoire du site : on y trouvait une campagne luxuriante avant le réveil du Laki, en 1783. La grande éruption a eu un effet majeur sur le climat de la planète, et elle a fait mourir de faim le tiers de la population de l’Islande. Les vapeurs toxiques ont rendu l’herbe acide, les moutons qui la broutaient mouraient. Ç’a causé des famines ailleurs en Europe, et même jusqu’en Inde.

Vous avez donc filmé une chanson à propos de la mort qui est ailleurs sur un site dévasté… C’est un choix intéressant.

Oui, c’est une vision qui s’est imposée à moi très clairement.

Je vous ai entendu parler des jumeaux et de leur « caractère sculptural », qui relève presque de l’art du portrait. J’aimerais que vous m’éclairiez sur ce sujet – sur la manière dont l’espace est creusé, dans l’installation, par le mouvement des deux couples qui se déplacent, et sur le choix d’avoir fait appel à des jumeaux pour illustrer votre propos.

Avec les jumeaux, il y a toujours une espèce de symétrie que je trouve très belle. Bien sûr, quand on apprend à les connaître, on voit que ce sont des personnes complètement différentes. Il n’est pas rare de croiser des jumeaux, mais ils nous fascinent toujours. Il y a une forme de beauté là-dedans.

Les jumeaux peuvent nous confondre, ce qui explique en partie pourquoi ils nous fascinent. Ce sont des individus distincts, mais qui nous donnent parfois l’impression de voir double. Il y a là une sorte de remise en question de la perception visuelle…

Oui. La perception visuelle, mais sonore, aussi. Les voix de Gyða et de Kristín se ressemblent. Et Aaron et Bryce jouent à la guitare des airs qui ne sont qu’à eux. Ils font de la musique ensemble depuis qu’ils sont petits, et c’est resté. C’est extraordinaire d’avoir à la fois une tension visuelle et une tension sonore dans l’œuvre.

Ragnar Kjartansson (né en 1976), Sumarnótt, 2019. Collection Giverny Capital

Vous avez déjà fait un rapprochement entre cette œuvre et la nature même de la performance. Expliquez-moi votre point de vue.

J’ai toujours aimé l’idée fondamentale de la performance comme rituel. Elle trouve un écho dans les premières œuvres de Marina Abramović, d’Ulay et de Carolee Schneemann, entre autres. Cette idée de travailler de manière circulaire, de chanter en cercle, au solstice d’été… ça tient du rituel. J’ai déjà eu la chance incroyable de prendre un whisky avec Ulay. Il m’a parlé de sa jeunesse, de sa quête d’art et de sens. Il a dit : « Je veux créer en art un rituel humaniste. » J’ai beaucoup aimé cette phrase. Le rituel humaniste. Ça n’a rien à voir avec un dieu, une déité ou quoi que ce soit, c’est simplement…

… humain.

Oui. Juste des humains qui tournent en rond, qui chantent une chanson d’amour.

Vous avez mentionné Carolee Schneemann, pionnière américaine de la performance. Pourquoi lui avoir dédié cette œuvre?

J’étais déjà en train de travailler sur ce projet quand j’ai eu l’idée de réaliser l’installation circulaire, de représenter un moment circulaire dans l’œuvre, avec l’omniprésence de la vidéo tout autour. J’ai beaucoup pensé au travail de Carolee. Elle a été pionnière de tellement de choses. Elle a toujours considéré l’art de la vidéo et du film comme un moyen d’aborder la peinture. Et puis elle a mis au point des systèmes de miroirs pour que la vidéo encercle complètement les visiteurs en galerie.

Il y a une dimension picturale dans cette œuvre, selon vous?

Tout à fait. Je la vois comme une peinture, mais aussi comme ces cycloramas1 qui illustrent des scènes de guerre. Ça m’a fait penser aux œuvres de Carolee, alors j’ai eu envie de lui écrire. Nous étions de très bons amis et elle était une mentore pour moi. Je lui ai parlé de ce projet. Elle s’est montrée très enthousiaste et m’a dit : « J’ai bien hâte de voir ça! » Elle est décédée un mois plus tard.

Vue de l’exposition Ragnar Kjartansson, Sumarnótt : la mort est ailleurs au MBAM. Photo MBAM, Denis Farley

C’était une triste nouvelle pour tout le milieu de l’art et de l’histoire de l’art.

Ses œuvres ont vraiment changé notre façon de concevoir l’art, de penser aux femmes en art et au corps dans l’art. À ses débuts, elle a été renvoyée du collège Bard parce qu’elle avait peint un autoportrait nu. C’était le monde dans lequel elle vivait. Mais elle a trouvé le moyen d’en sortir et de changer les choses. Elle a consacré sa vie à défricher la voie, a sacrifié son bonheur pour celui des autres, de celles et de ceux qui allaient la suivre. J’ai ressenti la tristesse de perdre une amie, mais en même temps un étrange sentiment de victoire… Elle était tellement brillante, comme artiste et comme personne. L’œuvre est dédiée à Carolee parce qu’elle parle d’amour et de mort, et c’est ce qui l’intéressait le plus.

L’une des choses qui m’ont marquée quand j’ai fait l’expérience de Sumarnótt cette année, c’est sa forte résonance avec la pandémie. Le spectre de la mort rôde dans notre histoire collective récente. Comment voyez-vous cette œuvre, que vous avez créée avant la pandémie, dans le contexte actuel?

Il est triste qu’elle résonne si bien avec notre époque, mais je crois que c’est le cas de nombreuses œuvres d’art. On les voit d’un autre œil maintenant. Je suis heureux que vous la présentiez et qu’elle puisse apporter quelque chose au public. C’est le désir secret de tout artiste, que son œuvre ait une signification pour autrui. J’espère vraiment que celle-ci servira à quelque chose. L’art n’a pas d’usage, mais il a certainement une utilité


1 Grands panoramas circulaires qui entourent complètement le spectateur.

Entrevue avec Ragnar Kjartansson | Interview with Ragnar Kjartansson

Ragnar Kjartansson, Sumarnótt : la mort est ailleurs
Jusqu’au 2 janvier 2022
Pavillon Jean-Noël Desmarais – niveau S2

Crédits et commissariat
Une exposition organisée par le Musée des beaux-arts de Montréal. Le commissariat est assuré par Mary-Dailey Desmarais, conservatrice en chef du MBAM. Le Musée reconnaît l’apport essentiel de son commanditaire officiel, Peinture Denalt. Il remercie le Cercle des Jeunes philanthropes du MBAM, fier de soutenir son programme d’art contemporain. Le Musée exprime sa profonde gratitude au ministère de la Culture et des Communications, au Conseil des arts du Canada et au Conseil des arts de Montréal pour leur soutien constant.

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