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23 septembre 2021

Féminité, ethnicité et déstabilisation des récits coloniaux dans une œuvre de Firelei Báez

Firelei Báez (née en 1981), Sans titre (Terra Nova), 2020, peinture à l’huile et à l’acrylique, impression laser sur toile, 261,1 x 336,1 x 4 cm. MBAM, achat, fonds Fête-champêtre W. Bruce C. Bailey, fonds Douglas Bensadoun, fonds Diana Billes et fonds du Cercle Forces Femmes. Photo Dan Bradica

Grâce à la formidable générosité de Douglas Bensadoun, de W. Bruce C. Bailey, de Diana Billes et du Cercle Forces Femmes du MBAM, le Musée a pu acquérir une peinture majeure de Firelei Báez. Sans titre (Terra Nova) est la première œuvre de la jeune artiste dominicaine de renom à entrer dans une collection publique canadienne.
Mary Dailey Desmarais. Photo Stéphanie Badini

Mary-Dailey Desmarais

Conservatrice en chef
Jacqueline Atkin

Jacqueline Atkin

Doctorante en histoire de l’art

Née à Santiago de los Caballeros, en République dominicaine, Báez a déménagé en Floride avec sa famille à l’âge de huit ans. Elle a poursuivi des études en beaux-arts à New York et a obtenu un baccalauréat de la Cooper Union School of Art ainsi qu’une maîtrise du Hunter College. Elle a également fréquenté la prestigieuse Skowhegan School of Painting and Sculpture, dans le Maine. Depuis sa première exposition solo en 2012, l’artiste a présenté ses œuvres dans les plus importants établissements et les plus grandes rencontres en Amérique du Nord et en Europe, notamment à la Biennale de Venise en 2017 et à la Biennale d’art contemporain de Berlin en 2018. Elle a été lauréate de la bourse de recherche pour artiste de la Smithsonian Institution (2019), du prix de la College Art Association en récompense du caractère exceptionnel de l’ensemble de sa production (2018) et du prix en arts Future Generation (2017), entre autres. Báez n’a que quarante ans, mais ses créations figurent déjà dans les collections du Guggenheim Museum de New York, du Guggenheim Abu Dhabi, du San Francisco Museum of Modern Art, du Crystal Bridges Museum of American Art, du Dallas Museum of Art, du Pérez Art Museum Miami et du Studio Museum, à Harlem.

Firelei Báez. Photo Lia Clay
Crédit

Sa pratique s’articule autour de l’exploration des relations entre l’expérience de la diaspora, l’imagerie mythique et l’histoire coloniale. Elle explique que ses créations procèdent de « l’humour et [de] la fantaisie propres à la formation du soi dans les sociétés diasporiques, qui vivent avec les ambiguïtés culturelles et s’en servent pour se construire des défenses psychologiques, voire métaphysiques contre les invasions culturelles1 ». C’est dans cet esprit que son intervention esthétique cherche à déstabiliser les récits coloniaux, tant pour le public contemporain que pour ceux et celles dont le passé historique est nié ou effacé par le discours colonisateur. Comme le souligne l’historienne de l’art Roxana Fabius, le déploiement de fables et de figures mythiques chez Báez « ouvre un espace propice à l’identification pour la personne qui observe, et ravive ou réintroduit dans la mémoire historique les récits tus ou intentionnellement oubliés de l’esclavage, de la maltraitance et de la résistance des femmes afrodescendantes2».

La ciguapa, créature mythique et archétype féminin

Joueuse de tours habitant les hautes montagnes de la République dominicaine, la ciguapa est une créature mythique à la forme changeante qui occupe une place de choix dans l’œuvre de Báez. Elle trône par ailleurs au centre de Sans titre (Terra Nova). On dit de cet archétype féminin qu’il possède le pouvoir de modifier son apparence en fonction de la personne qui croise son chemin.

Le personnage a été popularisé dans le folklore dominicain par l’écrivain Francisco Javier Angulo Guridi (1816-1884) et son roman La Ciguapa, paru en 1866. Il a pour seuls traits constants une chevelure ondoyante, qui enveloppe un corps habituellement nu, et des jambes à l’envers dont les pieds pointent vers l’arrière3. Ginetta Candelario, sociologue et professeure d’études latino-américaines, explique que ces jambes symbolisent à la fois la résistance et l’union des contraires dans la culture dominicaine :

Par ses pieds retournés, sorte de mécanisme intégré pour égarer ceux qui la suivent, la poursuivent ou tentent de l’attraper, la ciguapa signale que les faits sociaux dominicains, souvent, sont deux choses opposées en même temps4.

En ce sens, la ciguapa personnifie « les stratégies et les sentiments de souveraineté simultanément progressifs et régressifs d’un peuple dont les ancêtres ont été à la fois colonisateurs et colonisés, esclavagistes et esclaves, (im)migrants et natifs5 ».

Báez attribue son intérêt initial pour la fascinante créature à un désir de mieux représenter les femmes qui l’ont accompagnée pendant l’enfance. Pour elle, l’idéal occidental de féminité passive « est aux antipodes des femmes dynamiques et autosuffisantes qui [l’ont] élevée et entourée ». Dans la série « Ciguapa », elle se sert d’ornements, de motifs et de textures pour moduler l’individualité de chaque personnage. Au cœur de son exploration figure le rendu de la chevelure, qu’elle illustre généralement comme un assemblage de masses organiques qui submergent le corps et en deviennent synonyme.

Firelei Báez (née en 1981), Sans titre (Terra Nova) (détail)
Crédit
Firelei Báez (née en 1981), Sans titre (Terra Nova) (détail)
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Firelei Báez (née en 1981), Sans titre (Terra Nova) (détail)
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Firelei Báez (née en 1981), Sans titre (Terra Nova) (détail)
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Báez voit la ciguapa comme un puissant outil symbolique qui lui permet de creuser les questions actuelles et historiques de la féminité, de l’ethnicité et du paysage6. Sans titre (Terra Nova) témoigne de son intérêt soutenu pour le personnage tout en soulignant son engagement à se réapproprier les objets de l’histoire. Dans cette œuvre, en effet, la ciguapa est peinte accroupie sur une carte géographique de 1541 intitulée « Terra Nova ». La représentation de l’Amérique et des côtes occidentales de la Grande-Bretagne, de l’Europe et de l’Afrique comporte divers symboles des idéologies et des pratiques coloniales. Un drapeau espagnol flotte sur Cuba, par exemple, tandis qu’un cartouche en latin, disposé sous la République dominicaine, raconte la « découverte » d’Hispaniola par Christophe Colomb. Ici, l’artiste brouille la cartographie exploitante de l’île en plaçant au beau milieu de la carte une ciguapa arborant des motifs floraux : vrilles nouées, feuillage abondant et pétales d’orchidées.

Le recours aux feuilles de palme renvoie à un vers de José Martí, poète cubain du XIXe siècle : « Là-bas, les palmiers sont comme des fiancées qui attendent le matin7. » Báez soutient que le langage de Martí, pour romantique qu’il soit, est « violent également » parce qu’il suggère « l’idée d’un corps féminin perdu dans le paysage et qui a besoin qu’on l’active [pour prendre vie] ». En combinant cette image des palmes à la ciguapa capable de résister aux conventions oppressives, l’artiste présente une figure de femme remarquablement autosuffisante et maîtresse d’elle-même.

Parce qu’elle aborde en peinture les questions de la féminité et de l’ethnicité, ainsi que l’histoire plus vaste du vécu diasporique, Sans titre (Terra Nova) est un ajout de premier plan à notre collection d’art contemporain international et marque une avancée importante de nos efforts pour diversifier les collections du Musée et les dialogues qu’elles inspirent. Nous réitérons notre immense reconnaissance envers les mécènes qui nous ont permis d’acquérir cette œuvre.


1 Citée par Andy Smith dans « Firelei Báez’s Stirring, New Meditations on Femininity », Hi-Fructose (15 décembre 2017), https://hifructose.com/2017/12/15/firelei-baezs-stirring-new-meditations-on-femininity/.

2 Roxana Fabius, « The Powerful Women of Firelei Báez », Contemporary And (15 mai 2018), https://www.contemporaryand.com/fr/magazines/the-powerful-women-of-firelei-baez/. [Trad. libre]

3 Emilia María Durán-Almarza, « Ciguapas in New York: Transcultural Ethnicity and Transracialization in Dominican American Performance », Journal of American Studies, vol. 46, no 1 (février 2012), p. 142.

4 Ginetta E.B. Candelario, « La ciguapa y el ciguapeo: Dominican Myth, Metaphor, and Method », Small Axe: A Caribbean Journal of Criticism, vol. 20, no 3 (novembre 2016), p. 102. [Trad. libre]

5 Ibid. [Trad. libre]

6 Paul Laster, « Upcycling: 5 Artists Inventively Using Reclaimed Materials », Art & Object (6 avril 2020), https://www.artandobject.com/news/upcycling-5-artists-inventively-using-reclaimed-materials.

7 [Trad. libre]

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