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25 janvier 2022

Méditation poétique sur la nature et ses représentations

Nicolas Party (né en 1980), Coucher de soleil, 2021, pastel tendre sur lin, 109,2 x 99,1 cm. Shanghai, Long Museum. © Nicolas Party. Photo Adam Reich

Nicolas Party est reconnu pour ses tableaux aux compositions maîtrisées, ses sculptures peintes et ses installations aux couleurs vibrantes et saturées. Dans un parcours onirique sur le thème de la nature, il pose un regard nouveau sur une sélection d’œuvres de la collection du MBAM qu’il met en scène au côté de ses propres créations, dont quatre grandes murales réalisées in situ. Stéphane Aquin, directeur général du MBAM, nous parle de cet artiste qu’il connaît et apprécie depuis plusieurs années, et de l’exposition qu’il a initiée pour que le public montréalais puisse découvrir cet immense talent, tout en renouant, par l’art, avec le sens du merveilleux.

Stéphane Aquin

Directeur général

Emmanuelle Christen

Chef de la production éditoriale et du développement des contenus

Parlez-nous de Nicolas Party. Qui est cet artiste?

Nicolas Party est un artiste d’origine suisse qui vit entre New York et Bruxelles. Il a étudié à l’École cantonale d’art de Lausanne, une école à l’approche très conceptuelle, puis à la Glasgow School of Art, en Écosse. Ensuite, il a passé quelques années à Bruxelles, où il garde une résidence et un atelier. Et, il y a six ans, il s’est installé à New York, où il travaille. C’est un artiste ancré dans la tradition figurative suisse, mais en même temps, ouvert sur le monde, comme le suggère son parcours si cosmopolite.

Party à l'oeuvre

Qu’en est-il de ses influences, de ses techniques de prédilection?

Nicolas Party est connu et célébré mondialement pour avoir, presque à lui seul, rétabli la place du pastel au sein de l’art contemporain. Certains artistes ont utilisé le pastel de façon régulière mais anecdotique dans leur œuvre, alors que lui l’a mis au centre de sa pratique. Il est aussi reconnu pour ses installations immersives, dans lesquelles l’architecture est envahie par la couleur, et pour ses murales au pastel, et certaines à l’huile, sur lesquelles il installe des œuvres. Il crée ainsi des environnements artistiques qui sont impressionnants et dont il faut faire l’expérience. Ce sont des œuvres complètes.

pastels
C’est aussi quelqu’un qui réhabilite la « tradition figurative symboliste ». Il saute complètement par-dessus l’art abstrait, rejoint le Picasso néoclassique du début des années 1920, de grands peintres figuratifs symbolistes suisses comme Félix Vallotton, Hans Emmenegger ou Ferdinand Hodler. Il s’inspire évidemment de la Renaissance, de l’art archaïque… Nicolas Party est un peintre immensément érudit, mais son œuvre n’en est pas une de citation, de clin d’œil – c’en est une de prolongement en profondeur de cette tradition symboliste.

J’ajouterais aussi sur son œuvre, et c’est peut-être l’influence des années en Belgique, qu’elle présente souvent un caractère très surréaliste, très mystérieux. Il a d’ailleurs réalisé une exposition au Musée Magritte, Magritte parti, où il a installé ses œuvres à la place d’œuvres de Magritte parties à San Francisco pour une exposition. On pouvait voir comment leurs univers se correspondaient par cette sensibilité mystérieuse, un peu mélancolique, très tranquille, très particulière.

Donc, il y a tout ce qu’on peut dire de la pertinence de son œuvre en regard de l’histoire de l’art, et puis il y a l’effet de ses œuvres, leur ambiance extraordinairement magnétique, énigmatique et vraiment unique… C’est une voix qui est la sienne, une imagerie qui lui appartient en propre.

Quelle est l’origine de l’exposition présentée au MBAM?

Je souhaitais inviter Nicolas au Musée et lui donner carte blanche pour mettre notre collection en scène au côté de ses propres créations. À la FLAG Art Foundation, à New York, il a fait une exposition où il mettait en résonance des pastels d’autres artistes et des œuvres à lui dans un environnement coloré. Je me suis dit que ce serait formidable qu’il renouvelle cette expérience au MBAM, avec notre collection, dans les salles très « classiques » du pavillon Michal et Renata Hornstein qui datent d’une période de l’architecture et de l’histoire de l’art à laquelle il est particulièrement sensible. L’autre raison pour laquelle je voulais l’inviter à Montréal, c’est qu’il connaît bien l’histoire de l’art canadien : c’est un grand admirateur, notamment, de Lawren S. Harris, qui a grandement influencé sa manière de représenter le paysage. Les Suisses, un peu comme les Canadiens, se sont définis dans l’histoire de l’art par l’appropriation de leurs paysages. Nicolas est très sensible à cette dimension, et il comprend que c’est une réalité qui est partagée au Québec et au Canada. Sachant cela, j’ai pensé que ça pouvait l’intéresser de venir, et on lui a donné carte blanche.

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Plus qu’une exposition, Nicolas Party nous propose une véritable expérience artistique. Expliquez-nous en quoi elle consiste.

Dans les faits, Nicolas Party : L’heure mauve n’est pas une exposition de l’œuvre de Nicolas Party – c’est une œuvre d’art conçue par l’artiste à partir de nos collections et de ses propres créations. Il y a un commissaire : c’est Nicolas. Il est le metteur en scène, le conservateur qui a choisi les œuvres du MBAM en présentation, l’artiste plasticien qui y a ajouté les siennes, et le scénographe, car il a également choisi toutes les couleurs des murs.

Party à l'oeuvre
L’exposition est donc une œuvre en soi. Je pense que c’est une première, dans l’histoire du Musée, que de donner une totale carte blanche à un artiste, de lui permettre de produire une œuvre d’art complète comme celle-ci.

Le thème de la nature, de l’écologie, est au cœur du projet. Comment est-il abordé?

Nicolas a sélectionné des œuvres parmi nos collections d’art québécois et canadien, d’arts décoratifs et d’art européen. Il a organisé le tout en sept sections qui mettent en lumière différents aspects de la manière dont nous avons envisagé et représenté la nature au fil des siècles.

Dans la première section, la nature est vue comme le lieu du désir et de la tentation, la source du mal. On y fait référence à Adam et Ève, ou à de semblables mythologies qui présentent la nature comme un lieu sombre et ensorcelé. On passe ensuite à la nature conquise, celle qu’on domine par l’entreprise minière, forestière ou agricole. Puis à la nature comme champ de ruines, comme terrain de guerres et de conflits. Dans la quatrième section, c’est la nature comme espace vierge qui est mise en scène, une nature grandiose, sublime, d’où l’être humain est totalement absent. La section suivante permet d’y voir le prolongement de nos passions charnelles : le corps devient une expression légitime des forces du désir qui animent la nature. Puis on aborde les catastrophes – c’est Sodome et Gomorrhe, c’est la nature mise à feu, détruite. Et, enfin, la dernière section présente la nature comme un espace de métamorphose, de résurrection, de renaissance.

L’exposition dans son ensemble se lit comme un périple à travers les multiples représentations de la nature, à travers l’histoire de l’art. Et rien n’est souligné : ce sont le choix et les associations d’œuvres, et les murales, qui nous amènent à comprendre ces dimensions différentes. Ce qui est remarquable dans ce projet, c’est évidemment son articulation poétique et conceptuelle, mais aussi le fait qu’il nous permet de découvrir sous un angle nouveau certaines œuvres que nous croyions connaître.

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Pouvez-vous nous donner quelques exemples?

L’heure mauve, d’Ozias Leduc, à laquelle l’exposition emprunte son titre, en est un bon exemple. On a fait toutes sortes de lectures symbolistes et chrétiennes de cette œuvre datant de 1921 : l’heure mauve, c’est le crépuscule, le passage de la vie à la mort; et le branchage représenté a évoqué pour certains les épines de la couronne du Christ. Un siècle plus tard, on y voit autre chose – le passage à l’ère de l’anthropocène, qui est la nôtre, et cette impression que la nature touche à son crépuscule à cause des effets catastrophiques du réchauffement climatique. Tout d’un coup, l’œuvre prend une autre valeur.

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La très belle Nature morte aux coquillages et au corail de Jacques Linard est un autre exemple pertinent. On s’émerveille de voir apparaître ces magnifiques coquillages exotiques dans une œuvre européenne du XVIIe siècle, de penser qu’ils pouvaient circuler en Europe dès cette époque. Mais ils ont été étudiés. Certains sont en voie de disparition, d’autres ont déjà disparu; n’existent plus en raison des conséquences d’un commerce exotique qui remonte au XVIIe siècle, et qui s’est propagé à une échelle et à un rythme tels que la nature elle-même en a eu assez. Soudainement, on ne voit plus seulement dans cette œuvre de beaux coquillages, mais aussi un rappel que la situation dans laquelle on se trouve actuellement se préparait déjà au XVIIe siècle…

Jacques Linard (1597-1645), Nature morte aux coquillages et au corail, 1640, huile sur toile. MBAM, don de M. et Mme Michal Hornstein. Photo MBAM.
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C’est cette continuité, à travers le temps, d’une action qui nous mène là où on est, d’une vision de la nature qui se concrétise aujourd’hui de façon dramatique, que l’œuvre de Nicolas Party met en scène. Et c’est un apport tout à fait remarquable. On parle souvent d’actualiser nos collections, de les « événementialiser » – c’est un projet, précisément, qui rend pertinentes nos collections historiques en révélant ce qu’elles nous disent de notre époque.

Nicolas Party : L’heure mauve propose un lieu de rencontre entre les arts visuels et la musique, avec la participation de l’auteur-compositeur-interprète Pierre Lapointe. Parlez-nous de la collaboration entre les deux artistes.

C’est une autre dimension du projet qui le rend très attachant… et unique à Montréal. Pour le catalogue, nous souhaitions la participation d’un écrivain plutôt que celle d’un historien de l’art. Nous avons demandé à Pierre Lapointe si cela l’intéressait et sa réponse a été : « Ça me fait immensément plaisir, mais moi, j’écris des chansons. » Cette proposition nous a plu. Nous avons approché Pierre parce que son univers correspond, dans le domaine de la chanson, à celui de Nicolas dans le domaine des arts visuels : lui aussi crée des œuvres au caractère intemporel, des œuvres sans âge. C’est classique dans la forme, et son univers est très mélancolique, mystérieux, symboliste même.

Puisque toute l’œuvre de Nicolas est à la fois rétrospective et prospective – elle regarde l’histoire de l’art et lui répond avec des œuvres d’aujourd’hui –, Pierre a eu l’idée brillante de faire la même chose pour chacune des sections de l’exposition. Il est allé puiser dans l’histoire de la chanson pour trouver un répertoire qui parle, de manière très large, des thèmes abordés dans l’exposition, et il y ajoute des chansons de son cru. Chaque section sera accompagnée par deux chansons – l’une historique et l’autre contemporaine – faisant écho à l’esprit de l’ensemble du projet de Nicolas, à la façon dont il a travaillé.

D’abord et avant tout, ce sont des textes de catalogue. Ensuite, Pierre les a mis en musique. Ces chansons ne sont pas une partie intégrante de l’exposition, mais elles viennent compléter l’expérience artistique pensée par Nicolas. Nous offrons aux visiteurs l’option de les écouter dans les salles, s’ils le veulent, sur leur appareil mobile, avec leurs écouteurs. Et un album vinyle est en production, également, pour rassembler toutes ces chansons.

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Que souhaiteriez-vous que le public retienne de l’œuvre de Nicolas Party et de cette exposition?

J’aimerais tout d’abord qu’il vive une expérience d’émerveillement. C’est un projet qui touche à de graves questions, mais de manière extrêmement nuancée et délicate, et qui, surtout, nous plonge dans un univers fantastique. Grâce à cette expérience esthétique incomparable, j’espère que les visiteurs vont renouer avec ce sens du merveilleux que l’art peut éveiller; qui n’est pas un évitement, mais contribue plutôt à une compréhension encore plus profonde, sur un mode poétique, de la réalité dans laquelle on vit.

Ils vont aussi redécouvrir, je pense, des œuvres qu’ils croyaient connaître, car ils les ont peut-être déjà vues lors de leurs visites des collections permanentes du Musée. Mais, dans ce nouveau contexte, ces œuvres disent autre chose, puisqu’elles sont installées comme elles ne l’ont jamais été... Et ils vont découvrir un très grand artiste, assurément un des plus grands de sa génération.

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Les grands artistes d’aujourd’hui sont, à notre époque, ce que les grands artistes d’hier ont été à la leur. Ils parlent souvent au très grand nombre, avec des procédés formels extraordinaires, et abordent de grandes questions, les grandes questions... Quand on demande à Nicolas Party s’il fait de l’art politique, il répond qu’il y a d’autres moyens d’expression bien meilleurs que l’art pour traiter des questions politiques. Mais, par ailleurs, il y a très peu de moyens aussi pertinents pour aborder les concepts de l’existence et de la condition humaine. L’art est un des rares domaines où l’on peut encore réfléchir, s’interroger, s’émouvoir sur ces questions.

Party à l'oeuvre

Nicolas Party : L’heure mauve
Jusqu’au 16 octobre 2022
Pavillon Michal et Renata Hornstein – niveau 2

Crédits et commissariat Cette exposition est organisée par le Musée des beaux-arts de Montréal. Le commissariat est assuré par Nicolas Party, en collaboration avec Stéphane Aquin, directeur général du MBAM, et Mary-Dailey Desmarais, conservatrice en chef du MBAM. Sa présentation est rendue possible grâce à l’importante contribution d’Hydro-Québec, en collaboration avec Hatch et Mirabaud.

Le MBAM remercie le Consulat général de Suisse à Montréal, Pro Helvetia, Fondation suisse pour la culture, Tourisme Montréal, et le Cercle des Anges du MBAM, qui est fier de soutenir son programme de grandes expositions. Il reconnaît l’apport essentiel de son commanditaire officiel, Peinture Denalt, et de ses partenaires médias, Bell, La Presse et Montreal Gazette.

Le MBAM exprime sa profonde gratitude au ministère de la Culture et des Communications, au Conseil des arts du Canada et au Conseil des arts de Montréal pour leur soutien constant.

Photos de l’artiste au travail : © Nicolas Party. MBAM, Jean-François Brière

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