Mot de la Directrice

UN PARCOURS GÉOPOÉTIQUE DES ARTS DU TOUT-MONDE

NOUVELLE AILE STÉPHAN CRÉTIER ET STÉPHANY MAILLERY

Un parcours des arts du Tout-Monde est inauguré dans les galeries sommitales du pavillon Jean-Noël Desmarais grâce au soutien de Stéphan Crétier et de Stéphany Maillery. Plutôt que les cultures du monde, le Musée dévoile ses arts du Tout-Monde1. Quelques milliers d’oeuvres d’archéologie, des cultures anciennes et traditionnelles, sont exposées, croisées et complexifiées par les perspectives contemporaines d’ici et d’ailleurs. Ce concept du Tout-Monde est choisi en référence à la pensée, ouverte sur les vastes horizons de notre maison commune, du poète et philosophe Édouard Glissant (1928-2011) : « J’appelle Tout-Monde notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant », écrit-il.

« Rien n’est vrai, tout est vivant. » – Édouard Glissant

Qu’expriment nos collections dites des cultures du monde ? Elles racontent une histoire du goût qui évolue sous de nouveaux regards. Uniques au Québec, elles recèlent autant de richesses que d’imperfections. Univers complexes, parfois contradictoires, ces continents discontinus créés au gré des acquisitions et des donations accueillent maintenant plus d’oeuvres contemporaines, provoquant d’autres esthétiques, discours, collisions, rencontres… Comment peuvent-elles habiter nos espaces en disant notre monde ?

Secondes en importance au Canada2, ces collections ont été enrichies grâce à de nombreux experts, prêteurs et donateurs que nous remercions. Nous les avons étudiées avec nos excellents conservateurs et conservatrices en archéologie, épaulés par un réseau de consultants. Nous avons renforcé nos acquisitions pour favoriser la diversité contemporaine d’ici et d’ailleurs3. Nous avons travaillé avec un puzzle de milliers d’oeuvres, une somme de fragments du réel, bref des collections en constante évolution, toujours en (dé)construction. Leur totalité indique un point du temps précis. Tout est mouvant, rien n’est figé.

Cette installation reste humble et modeste, car les territoires culturels envisagés sont gigantesques en comparaison avec nos espaces limités et nos collections lacunaires : riches en pluralités, elles sont pauvres de tous leurs silences… Ni récit téléologique ni argumentation théorique, cette poétique de rencontre propose une traversée en zigzag sur les imaginaires et les traditions de notre « chaos-monde », dirait le poète. Ainsi, nous espérons offrir une expérience faite de découvertes et de questionnements, d’opacités et d’incohérences, d’insaisissables et d’indéterminations… Chaque flâneur butine ou « maronne » où son regard le mène, à travers les objets agencés suivant un décentrement imperceptible, des imprévus, une esthétique du divers et du discursif – autant d’intersubjectivités partagées.

  • Theo Eshetu (né en 1958), Atlas Fractured (détail), 2017, vidéo 18 min. © Theo Eshetu. Courtesy of the artist and Axis Gallery, New York and New Jersey

«Changer les imaginaires des humanités.» – EG

Un musée est un lieu où sont conservées les collections permanentes, enrichies par l’impermanence de nos perspectives. Le Conseil international des musées (ICOM) présente justement une nouvelle définition qui rend compte du décentrement des regards en ce siècle multipolaire. La modernisation des pays émergents n’est pas que matérielle, comme le souligne Jean-Louis Roy : « Il se pourrait même que sa dimension immatérielle soit plus radicale, tant elle modifie et modifiera les rapports entre tous les héritages, les patrimoines et les systèmes de valeurs du monde entier […]. Nous voici entrés dans un temps où les hommes, devront comprendre ce qui ne leur ressemble pas4 Les cultures n’ont jamais aussi rapidement cohabité entre elles, d’où la nécessité de penser le monde dans sa totalité.

Le musée est l’outil d’une diplomatie culturelle. Sa pertinence réside non seulement dans ses collections, mais aussi dans sa capacité à susciter des réflexions à partir des objets qu’il abrite. « L’ouverture à soi et l’ouverture à l’autre sont les deux faces de la même chose. Nous sommes à l’ère planétaire, l’ère de la communauté de destin de toute l’humanité », écrit Edgar Morin, comme nous persuadé que l’esthétique pourra jouer un rôle immense dans la compréhension entre humains. Il ajoute : « Accomplir l’unité de l’espèce humaine tout en respectant sa diversité est une idée non seulement de fond, mais de projet5

Quand les stéréotypes, rumeurs et manipulations s’échafaudent en un clic par le clavardage médiatique incessant, participer à la sérénité de notre société est aussi notre mission. Bienvenue dans une aile pour donner des ailes, un parcours de rêve pour imaginer cette « polis universelle6 », pour dépasser nos différences et pour concevoir une citoyenneté globale, seul objectif à la mesure des enjeux actuels liés au vivre-ensemble, au développement durable et à la protection de la diversité du vivant.

« Agis dans ton lieu, pense avec le monde. » – EG


NATHALIE BONDIL

  1. Au cours d’un échange avec notre comité-conseil, l’artiste montréalais d’origine guadeloupéenne Eddy Firmin nous a suggéré de nous référer à ce concept au diapason de notre intention polyphonique ; une idée que nous avons renforcée et validée auprès de Sylvie Glissant, à la tête de l’Institut du Tout-Monde (tout-monde.com). Nous les remercions chaleureusement.
  2. Après le Musée royal de l’Ontario, à Toronto. En 1916, Frederick Cleveland Morgan ouvre l’Art Association of Montreal aux arts extra-occidentaux.
  3. Nos résidences Empreintes accueillent depuis 2014, avec l’appui du Conseil des arts de Montréal, des artistes issus de l’immigration (Karen Tam, Naghmeh Sharifi, Pansee Atta, Ari Bayuaji, etc.), collaborant aussi notamment avec la Fonderie Darling (Chih-Chien Wang), Diversité artistique Montréal et la Fondation Michaëlle Jean. Le Conseil des arts du Canada a soutenu Connexions, nos commandes en dialogue avec nos collections auprès d’artistes canadiens de diverses origines pour le 150e anniversaire de la Confédération.
  4. Jean-Louis Roy, Bienvenue dans le siècle de la diversité : la nouvelle carte culturelle du monde, Montréal, Stanké, 2014.
  5. Edgar Morin, Sur l’esthétique, Paris, Robert Laffont, 2016.
  6. En référence à Achille Mbembe.