Merveilles et Mirages de l’orientalisme

De l’Espagne au Maroc, Benjamin-Constant en son temps
Du 31 janvier au 31 mai 2015

Le Musée accroche le soleil sur ses cimaises avec cette exposition sur l’orientalisme, une première, qui révèle la figure oubliée d’un maître du genre, Benjamin-Constant. 

Dans la lignée d’un Eugène Delacroix qu’il admire, ce peintre flamboyant se rapproche de l’orientalisme d’Henri Regnault, Mariano Fortuny, Georges Clairin ou Jean-Paul Laurens, des artistes brillamment présentés dans l’exposition. S’emparant des stéréotypes d’un Orient colonial en suspens, il associe des odalisques nonchalantes à des Maures farouches dans ses toiles monumentales. Sa peinture d’histoire, d’inspiration byzantine ou biblique, complète sa veine orientaliste. 

L’exposition parcourt six lieux emblématiques de l’orientalisme, proposant la double lecture de ses récits fictionnels, confrontant mises en scène picturales et réalités documentaires. Un appareil graphique et photographique complète cette exploration de l’Espagne mauresque et du Maroc chérifien, entre mirages de la séduction et réalités masquées d’une république des colonies.

Parcours de l’exposition

Les stratégies de l’atelier orientaliste

Sujet littéraire et pictural incontournable au XIXe siècle, l’atelier devient lieu de représentation, celui des rencontres mondaines, autant que galerie commerciale du peintre. Il se visite sur rendez-vous.

Le dandy Benjamin-Constant, artiste célèbre, élégamment monoclé, y reçoit le gratin de l’aristocratie européenne pour y conclure quelques affaires dans son imposant bric-à-brac d’objets orientaux, où opère la magie d’un puzzle chatoyant : tapis multicolores, animaux empaillés, armures damasquinées…

L’atelier du peintre, lieu alternatif à l’exposition officielle au Salon, s’impose au cours du siècle dans l’imaginaire collectif, abondamment gravé et photographié. Sa mise en scène théâtrale, celle des exotismes de bazar mélangés à la vérité des souvenirs, constitue pour l’artiste un lieu d’ostentation tout autant que d’inspiration, celui du voyage en atelier.

De Delacroix à Gérôme, cet envers devient alors l’endroit du décor. Non pas laboratoire secret de la création comme chez Rodin, l’atelier deviendra le microcosme des réceptions orchestrées comme chez un Van Dongen ou un Warhol au siècle suivant. 

Tête de Maure

Jean-Joseph Benjamin-Constant. Tête de Maure. Vers 1875. Huile sur papier marouflé sur toile. 45 x 35 cm. Collection Mr. Laurence Graff. Photo Courtesy Mr. Laurence Graff

Après-midi au harem (détail)

Jean-Joseph Benjamin-Constant. Après-midi au harem (détail). 1880. Huile sur bois. 55 x 36,8 cm. Collection Kenneth Jay Lane. Photo Richard. P. Goodbody

Le Salon, l‘Orient dans l’histoire

« Le Salon est notre seul moyen d’édition, par lui nous acquérons l’honneur, la gloire, l’argent. C’est le gagne-pain pour beaucoup d’entre nous », écrit Benjamin-Constant.

Pour un jeune peintre d’histoire, le rite de passage afin de se faire remarquer est d’y présenter une « grande machine », tour de force seul capable de retenir l’attention dans une exposition encombrée par des milliers de toiles. La confusion est alors consommée entre la grande peinture d’histoire… et la peinture sensationnelle de grande taille.

Benjamin-Constant est rapidement soutenu par des achats de l’État, cette exposition révélant plusieurs toiles monumentales, exceptionnellement prêtées et restaurées pour l’occasion. Le cercle toulousain brille à Paris, autour de la personnalité phare de Jean-Paul Laurens. À l’origine d’un renouvellement de la peinture d’histoire sous la IIIe République, il a une prédilection pour les épisodes exotiques, voire barbares, parfois morbides, des époques médiévale et byzantine.

Son érudition, magnifiée par un décor monumental, privilégie les scènes avant ou après l’action, moments suspendus de tension ou de méditation. Benjamin-Constant admire sa vision personnelle des tragédies historiques, leur pittoresque barbare mais d’un grand caractère.


« C’EST TROP BEAU POUR MOI SEUL. IL Y A DES TABLEAUX PARTOUT. CE N’EST PAS UNE VILLE, C’EST UN MUSÉE. »

– Benjamin-Constant à propos de la ville de Tanger

L‘Alhambra, antichambre de l’Orient

Jusqu’à l’époque romantique, l’Espagne comptait peu dans l’imaginaire européen. Cette antichambre de l’Orient s’impose désormais dans les voyages, avec la redécouverte de l’Andalousie et de son riche héritage hispano-mauresque.

Collectionneur passionné d’art islamique, le peintre espagnol Mariano Fortuny y établit son atelier, rejoint par d’autres artistes en balade, les amis Regnault, Clairin et Benjamin-Constant. Enchantés par l’abondance décorative des stucs polychromes tout autant que par la littérature romantique des contes d’Irving ou de Chateaubriand, ils offrent des toiles aussi étincelantes que sanguinolentes.

Tanger, les séductions de la « ville blanche »

À quelques kilomètres de l’Espagne, dont elle est séparée par le détroit de Gibraltar, Tanger est surnommée la « ville des étrangers » en raison de son cosmopolitisme historique.

Tanger attire un cercle international d’artistes de plus en plus nombreux, depuis les pionniers Delacroix et Dehodencq jusqu’à Matisse et le Canadien Morrice. Tapiró, Fortuny, Regnault, Clairin y séjournent longuement comme le fait Benjamin-Constant, ébloui par ses fameuses terrasses blanches, le commerce des souks, la traditionnelle Kasbah, l’architecture de la grande mosquée, l’animation des médinas.

Diplomatie coloniale au Maroc
Delacroix vs Benjamin-Constant

Le Maroc constitue le « pays du couchant extrême », son indépendance politique étant préservée de l’influence ottomane à la différence des autres pays du Maghreb. Ce royaume indépendant résiste aux tentatives hégémoniques des pays européens, suivant une relation de plus en plus asymétrique. Depuis la campagne d’Égypte de Bonaparte en 1798, la France poursuit ses rêves expansionnistes en Orient. Elle conquiert sa première colonie en Afrique, l’Algérie, en 1830.

Quarante années exactement séparent les voyages au Maroc de Delacroix (1832) et de Benjamin-Constant (1871-1873), toujours dans le cadre de missions diplomatiques, la France voulant s’assurer de sa neutralité vis-à-vis de l’Algérie. Ce parallèle frappant entre les deux peintres ne peut manquer d’être relevé.

S’éloignant de Tanger, ils s’enfoncèrent dans un pays encore dangereux pour les étrangers, fascinés par ses moeurs sauvages, son théâtre de la cruauté et sa farouche beauté, une barbarie rien de moins que moyenâgeuse selon leur perspective eurocentriste : « Ah ! Peuple misérable, quelle douleur que de voir ta vie, et quel plaisir que de la peindre ! », s’exclame Benjamin-Constant.

Le Kaïd, chef marocain

Eugene Delacroix. Le Kaïd, chef marocain (détail). 1837. Huile sur toile. Musée des Beaux-Arts de Nantes. Photo RMN-Grand Palais / Gérard Blot

Le harem, fantasmes et mensonges

Le harem s’impose comme un topos de la peinture orientaliste. Hérité du mot arabe haram qui signifie interdit ou sacré (au contraire de ce qui est halal, soit autorisé ou profane), il définit l’espace réservé aux femmes dans chaque maisonnée. Objet de toutes les curiosités, incomparable sujet fantasmatique, il est de fait inaccessible aux hommes.

Benjamin-Constant rapporte pourtant avoir franchi le seuil d’un gynécée mystérieux dans ses Feuillets d’un carnet de peintre. Faute de modèles accessibles sur place, il multiplie dans son atelier parisien les tableaux, plus ou moins monumentaux, de ces odalisques exotiques et sensuelles, esclaves de lit consentantes soumises au bon plaisir d’un despotisme oriental décadent, blancheur circassienne des rousses ensorceleuses, servitude des esclaves noires domestiques : c’est un succès !

La beauté des effets de lumière qui percent le secret de ces architectures closes, à l’abri d’un violent soleil, magnifie ses peintures. En France, comme ailleurs, la peinture salonnière multiplie les nudités alanguies, cet immobilisme universel et rassurant dépassant le cadre seul de l’orientalisme car, revendiquant ses droits, le statut de la femme se fait plus menaçant dans ces sociétés patriarcales.

Artistes marocaines actuelles à découvrir

L’exposition offre au Musée l’occasion d’ajouter à sa jeune collection d’art contemporain et d’exposer des œuvres de trois artistes marocaines actuelles – Yasmina Bouziane, Lalla Essaydi et Majida Khattari. Parmi les marchés de l’art qui ont connu la croissance la plus rapide ces dernières années, celui de l’art contemporain du Moyen-Orient est aussi l’une des plus passionnantes scènes artistiques – sur laquelle les femmes sont bien représentées. 

Les photographies de Bouziane, d’Essaydi et de Khattari créent un dialogue visuel et conceptuel subtil avec les tableaux du peintre français du XIXe siècle. Le fait qu’elles soient des femmes – le sujet fétiche de ce courant artistique – leur assure une position idéale pour détourner les stéréotypes de l’intérieur, en utilisant les mêmes symboles visuels qui les avaient engendrés.

Yasmina Bouziane

L’autoportrait Sans titre no 6alias « La Signature », use d’humour pour exprimer la prise de position de l’artiste et révéler la fiction de la photographie coloniale.

L’image, comme les autres de la série « Habités par des imaginations que nous n’avons pas choisies » (1993-1994), brouille et confond la représentation de trois thèmes distincts : la femme « orientale », la femme « occidentale moderne » et le photographe de l’époque coloniale.

Ici, l’odalisque se redresse et se charge de la prise de vue, retournant la carte postale coloniale, et donc le regard, vers l’expéditeur.

Lalla Essaydi Les femmes du Maroc : La Sultane, 2008 MBAM. Achat, fonds de la Campagne du Musée 1988-1993

Lalla Essaydi

Dans La Sultane, belle femme allongée au milieu de draperies, Lalla Essaydi évoque l’orientalisme dans une tentative de récupération des représentations occidentales.

En écrivant au henné par-dessus l’image, en caractères pseudocoufiques indéchiffrables, elle arrive simultanément à détourner le regard voyeuriste et à affirmer son droit à l’autoreprésentation, tandis que des échos d’art européen repensé (peinture de Courbet) et la pure beauté de l’image (colombe : symbole de liberté) comblent le fossé entre l’Orient et l’Occident.

Majida Khattari Tornade Série « Luxe, désordre, volupté » 2012-2013 MBAM. Achat, fonds de l'honorable Charles Lapointe, C.P.

 Majida Khattari

Tornade remet en scène une étude de Delacroix pour La mort de Sardanapale (1827) ; pourtant, plutôt que de se lancer dans une critique postcoloniale, l’artiste semble trouver du plaisir à recréer la richesse visuelle de l’œuvre.

La photographe franco-marocaine ne récupère l’orientalisme que pour le repositionner comme faisant partie de la tradition de l’Autre. 

Tornade a encore une autre résonance politique, parce que pour l’artiste, l’histoire de Sardanapale vaincu, ivre de violence et de vengeance, sert de métaphore à la déchéance des dictateurs lors du Printemps arabe désormais moribond.

Publication

Sous la direction de Nathalie Bondil, cet ouvrage, publié en versions française et anglaise, réunit des textes d’experts internationaux.

Éditeur principal : Service des éditions scientifiques du MBAM. Éditeurs associés, édition française : Musée des Augustins, Toulouse, et Les Éditions Hazan, Paris. 399 pages et plus de 500 illustrations.

En vente à la Boutique-Libraire M.

Crédits et commissariat

Production du Musée des beaux-arts de Montréal et du Musée des Augustins, Toulouse, dans le cadre de l’organisme de coopération franco-américaine FRAME (French Regional American Museum Exchange).

À Montréal, l’exposition est sous la direction de Nathalie Bondil, directrice et conservatrice en chef, avec une scénographie de Maxime-Alexis Frappier (acdf* Architecture, Montréal).

Le commissariat de la tournée est assuré par Nathalie Bondil, directrice et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal, et Axel Hémery, directeur du Musée des Augustins, Toulouse, avec l’aide du commissaire associé Samuel Montiège, docteur en histoire de l’art de l’Université de Montréal.

Cette exposition porte le label « Exposition d’intérêt national » du ministère français de la Culture et de la Communication, qui récompense chaque année les musées mettant en oeuvre des expositions remarquables pour leur qualité scientifique.

REMERCIEMENTS AUX PARTENAIRES

Le Musée des beaux-arts de Montréal remercie chaleureusement l’Ambassade du Maroc au Canada pour son appui. Il souligne également le soutien des partenaires de l’exposition : MABI, Air Canada, Fasken Martineau, Bell, la Communauté Sépharade Unifiée du Québec, Buffalo, l’Office national marocain du tourisme, la Banque populaire du Maroc, Tuyya, Ciot, La Presse, The Gazette.

Le Musée remercie le ministère de la Culture et des Communications du Québec pour son appui essentiel. L’exposition a également bénéficié de la participation du gouvernement du Canada. Sa gratitude va également au Conseil des arts de Montréal et au Conseil des arts du Canada pour leur soutien constant.

L’exposition bénéficie également du soutien indéfectible de l’Association des bénévoles du Musée des beaux-arts de Montréal qui, depuis 1948, contribue au développement du Musée grâce à des évènements de collecte de fonds exemplaires.

Le Musée tient à souligner l’appui inconditionnel de ses guides bénévoles. Il remercie également pour leur générosité tous ses membres et les nombreuses personnes, entreprises et fondations qui lui accordent leur soutien, notamment la Fondation Arte Musica et la Fondation de la Chenelière. Le programme d’expositions internationales du Musée bénéficie de l’appui financier du fonds d’expositions de la Fondation du Musée des beaux-arts de Montréal et du fonds Paul G. Desmarais.

Une riche programmation musicale a été mise en place par la Fondation Arte Musica en lien avec l’exposition, pour laquelle nous remercions le Consulat du Royaume du Maroc et le Centre Culturel du Royaume du Maroc pour leur soutien.

Jean-Joseph Benjamin-Constant. Intérieur de harem au Maroc (détail). 1878. Huile sur toile. 310 x 527 cm. Lille, Palais des Beaux-Arts. Photo © RMN-Grand Palais / Philipp Bernard