Skip to contentSkip to navigation
25 février 2022

Le piano Érard de la salle Bourgie : histoire d’un instrument exceptionnel

Le piano Érard de la salle Bourgie, modèle no 5974, fabriqué à Londres en 1859. Photo Maxime Brunet

Sébastien Érard (1752-1831) et la maison qu’il a fondée à Paris en 1780 ont marqué à jamais l’histoire de la musique classique par leurs nombreuses innovations, dont certaines sont toujours à la base de la facture des pianos modernes. Il y a quelques années, la salle Bourgie a accueilli dans sa collection d’instruments historiques un piano Érard datant de 1859. Découvrez la merveilleuse histoire de ce piano qui a traversé les siècles et l’océan Atlantique, de Londres à Montréal.

Charline Giroud

Responsable des communications, salle Bourgie

Lisez votre article au son d’une œuvre de Franz Schubert (1797-1828), interprétée sur le piano Érard par Andreas Staier et Alexander Melnikov : Marche en si mineur, op. 40 no 3, D.819 (Six grandes marches, 1818 ou 1824).

La maison Érard

Né à Strasbourg en 1752 d’un père ébéniste, Sébastien Érard s’installe à Paris vers 1768 comme apprenti chez un facteur de clavecins. Ses techniques novatrices et sa grande habileté sont immédiatement remarquées, notamment par la puissante duchesse de Villeroy. Avec le soutien de cette dernière, Érard crée en 1777 un atelier indépendant où il fabrique son premier pianoforte, qui sera joué dans le salon de sa bienfaitrice. Dès lors, son nom devient célèbre auprès de toute la noblesse française : notoriété qui lui permettra de fonder sa propre maison quelques années plus tard. Il obtient les faveurs royales en 1785 lorsque Louis XVI l’autorise à concevoir ses instruments de musique, même s’il n’appartient pas à la corporation des éventaillistes, dont dépendent les facteurs.

Érard a d’ailleurs réalisé un instrument sur mesure pour la reine Marie-Antoinette. Pour s’adapter aux capacités vocales de Sa Majesté, il crée un instrument hybride avec deux claviers, l’un pour le clavecin et l’autre pour l’orgue, qu’il rend mobiles grâce à une clef qui les fait monter ou descendre à volonté d’un ton et demi.

Crédit

En 1788, il fonde à Paris avec son frère Jean-Baptiste la société commerciale Érard frères, qui connaîtra une croissance rapide. Pour fuir la Révolution, il s’installe ensuite à Londres, où il ouvre un atelier qui atteindra vite une aussi grande popularité. Haydn et Beethoven y feront même l’acquisition d’un piano Érard au début des années 1800.

Laissant ses affaires londoniennes aux mains expertes de son neveu Pierre, Sébastien Érard revient à Paris en 1821. Il continue d’améliorer les performances techniques de ses instruments qu’il fait systématiquement breveter. C’est alors qu’il met au point son invention la plus célèbre et pour laquelle il recevra la croix de chevalier de la Légion d’honneur en 1834 : le piano à double échappement, dont le grand piano moderne est l’héritier direct. Ce nouveau mécanisme permet la répétition rapide d’une même note, et ce, avec une remarquable subtilité expressive. Les pianos d’aujourd’hui présentent toujours cette caractéristique.

Le nouvel instrument, qui favorise la virtuosité, séduit immédiatement les plus grands musiciens de l’époque. Franz Liszt apprécie sa robustesse et son éclat, et compose avec lui ses Huit variations, dont il confie l’édition à Érard (vers 1825) afin de lui rendre hommage1. Chopin joue lui aussi régulièrement sur un piano Érard, qu’il affectionne pour sa belle sonorité et la fiabilité de son jeu.

Après la mort de Sébastien Érard en 1831, son neveu Pierre prend en charge les affaires de Paris et de Londres et perfectionne la mécanique à double échappement. Dans les années qui suivent, la maison Érard passe de la dimension artisanale à la dimension industrielle. La manufacture rue du Mail, à Paris, qui employait 80 ouvriers spécialisés en 1831, ouvre une annexe rue Saint-Maur en 1844 et compte désormais 300 ouvriers. La maison vend alors plus de 1 500 pianos chaque année. Et pour couronner le tout, la reine Victoria nomme Pierre « Pianoforte Maker to Her Majesty » en 1839, asseyant ainsi sa renommée et consolidant les liens de la maison avec la royauté.

Après la mort de Pierre Érard en 1855, sa veuve et son beau-frère continuent de développer l’entreprise. Ils aménagent non loin des ateliers une salle de concert qui existe toujours aujourd’hui. À la disparition de la veuve de Pierre, un confrère facteur de pianos, M. Blondel, s’associe à l’entreprise et en devient le successeur.

En 1903, l’entreprise porte le nom Érard – A. Blondel et Cie, successeurs. Le temps des innovations est passé, mais Érard est encore à cette époque, avec Pleyel et Gaveau, l’un des fabricants de pianos les plus importants de France.

Crédit

À la suite de nombreux rachats, la marque Érard n’est plus exploitée aujourd’hui, ce qui rend ses instruments encore plus rares et précieux. Ils sont actuellement très prisés pour la légèreté de leur toucher, l’égalité de leurs registres et leurs subtiles nuances de couleurs – caractéristiques qui permettent une reconstitution fidèle du style pianistique du XIXe siècle et qui nous font revivre l’esprit de la musique romantique.

Le piano Érard de la salle Bourgie, modèle no 5974, fabriqué à Londres en 1859. Photo Maxime Brunet

Le piano Érard de la salle Bourgie

Le piano Érard de la salle Bourgie a été fabriqué à Londres en 1859. Il s’agit du grand modèle no 2, qui mesure 2,48 m de long par 1,43 m de large et comprend 85 notes du la au la. Il en existe 3 790 exemplaires, tous sortis des ateliers londoniens de la maison Érard entre 1851 et 1903.

Expédié par un brocanteur français, ce piano est arrivé ici au début des années 2000 en très mauvais état, après avoir traversé l’Atlantique dans un conteneur rempli de vieux objets. Jugé irrécupérable, il avait été mis de côté dans un magasin d’antiquités pour finalement se retrouver chez Westend Piano, à Montréal-Ouest. C’est dans ce contexte qu’il a été découvert en 2009 par Claude Thompson, accordeur et technicien de pianos à Montréal depuis plus de quarante ans.

Après un examen minutieux de sa structure, de la mécanique et de ses différentes composantes, j’ai proposé de le racheter et de le remonter complètement, étant donné la rareté des instruments du XIXe siècle et le potentiel qu’il offrait, à condition d’y mettre le temps, l’argent et les efforts que nécessiterait sa réfection. Rien n’a été ménagé pour en faire un instrument digne de la réputation des pianos Érard2.
– Claude Thompson

Crédit

Le piano Érard de la salle Bourgie avant et après sa restauration

Le piano a été démonté pièce par pièce, et chacune d’elles a été restaurée ou reconstituée avec les techniques et matériaux de l’époque. Pour comprendre l’ampleur de ce travail titanesque, il faut savoir qu’une seule patte est constituée de 10 pièces. La table d’harmonie a été réparée, les cordes et les chevilles ont été remplacées avec l’aide de spécialistes de Toronto et de France, et un vernis noir satiné a été appliqué à la restauration. Le clavier d’ivoire et la mécanique sont d’origine.

Au terme de deux années de reconstruction, les résultats obtenus dépassaient toutes les espérances et l’instrument sonnait magnifiquement. La nouvelle s’est vite ébruitée au sein du milieu musical montréalais, et la directrice générale et artistique de la salle Bourgie, Isolde Lagacé, en a eu vent. En 2015, elle a fait transporter le piano afin de l’entendre résonner dans l’acoustique de la salle Bourgie. Le charme a immédiatement opéré et la Fondation Arte Musica a fait l’acquisition de l’instrument.

Crédit
Crédit

Le piano Érard de la salle Bourgie a été officiellement inauguré le 10 février 2016 lors d’un récital du célèbre pianiste d’origine vietnamienne Dang Thai Son – un spécialiste du répertoire romantique qui a développé une approche adaptée au toucher très particulier que nécessitent les pianos du XIXe siècle. À cette occasion, il a interprété des œuvres de Schubert et de Chopin. Le concert a d’ailleurs reçu le prix Opus « Concert de l’année » dans la catégorie musique classique, romantique, postromantique et impressionniste.

Concert à venir sur le piano Érard

Journaux intimes au féminin

Mardi 8 mars 2022, à 19 h 30

À l’occasion de la Journée internationale des femmes, la pianiste Jeanne Amièle partagera la scène avec la comédienne Pascale Montpetit, qui lira quelques textes d’écrivaines françaises et québécoises du XIXe siècle. Les lectures seront accompagnées par des œuvres musicales de compositrices de la même époque.

En savoir plus

Photos Frank Desgagnés et Kelly Jacob


1 Cité de la musique – Philharmonie de Paris, « Maison Érard. Portraits de facteurs d’instruments », https://collectionsdumusee.philharmoniedeparis.fr/0705863-portrait-maison-erard.aspx. Consulté le 21 décembre 2021.

2 Propos recueillis en décembre 2014 à Montréal.

Une touche de culture dans votre boîte courriel
Abonnez-vous à l'infolettre du Musée

Inscription à l'infolettre de la Salle Bourgie

Ce site web utilise des cookies afin d’améliorer votre expérience de navigation et à des fins promotionelles. Pour plus d’informations, veuillez consulter notre politique de confidentialité des données.