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Compositeur du mois

Mai : Gabriel Fauré

Gabriel Fauré

Gabriel Fauré

Chapitre 1 : un jeune artiste en quête de reconnaissance

Survol

Tout comme le printemps montréalais cette année, le premier « Compositeur du mois » de notre nouvelle série, Gabriel Fauré, a tardé à s’épanouir. Né le 12 mai 1845 dans le Sud-Ouest de la France, Gabriel Fauré démontre dès l’enfance un talent exceptionnellement prometteur. Toutefois, pendant la première moitié de sa vie, il peine à faire reconnaître la valeur de son travail. Aujourd’hui, l’Histoire lui accorde une place plus juste, reconnaissant l’originalité et l’intelligence de ses compositions, ainsi que l’influence majeure qu’il a eue sur des compositeurs tels que Maurice Ravel, Florent Schmitt, Nadia Boulanger et Arthur Honegger.

Le jeune Fauré fréquente l’École Niedermayer de Paris, un établissement dont l’enseignement musical de nature religieuse aura un impact profond sur son style. Il travaille ensuite principalement comme professeur privé et organiste, et obtient finalement un poste comme chef de chœur et organiste député à La Madeleine à Paris grâce à son amitié avec son ancien professeur, Camille Saint-Saëns.

Fauré a une prédilection pour les genres intimes. Il écrit en début de carrière des œuvres pour piano seul, des mélodies et de la musique de chambre. On pense ici à la Ballade pour piano, à la Sonate pour violon et piano no. 1 et à Souvenirs de Bayreuth, un duo pour piano léger et ironique écrit en hommage à L’ Anneau du Nibelung de Wagner. Bien qu’elles ne connaissent pas un grand succès populaire, ces œuvres impressionnent par leur originalité et leur adresse. Fauré réussit à se tailler une place convoitée dans les salons parisiens de la fin du 19e siècle, où il fait des rencontres fructueuses, tant de personnalités artistiques importantes que de riches mécènes qui lui feront des commandes d’œuvres majeures plus tard dans sa carrière.

Pour approfondir

Jeune compositeur n’ayant pas les connexions nécessaires pour se tailler une place au sein des institutions musicales parisiennes, Fauré se tourne vers les salons privés, où sa musique gagne rapidement en popularité et attire l’attention de mécènes importants. Mais son travail de compositeur ne lui permet pas de gagner correctement sa vie, l’obligeant à travailler comme organiste et professeur privé. Cette deuxième carrière lui laisse si peu de temps pour composer que, pour une grande part de sa vie, Fauré compose presque exclusivement durant ses vacances estivales.

En plus d’avoir des difficultés à faire publier sa musique, la prédilection de Fauré pour la musique de chambre - un genre intimiste se prêtant mieux aux concerts de petite taille - limite sa visibilité auprès du public. Le compositeur tente néanmoins quelques essais dans l’univers symphonique, avec un concerto pour violon et une Symphonie en mineur, mais les deux restent inachevés. Aujourd’hui, les contributions les plus significatives de Fauré demeurent dans le domaine de la musique de chambre.

L’hégémonie allemande dans le genre symphonique, ainsi que la place prépondérante occupée par l’opéra dans la vie musicale française sont d’autres facteurs nuisant au succès public de Fauré et de plusieurs de ses contemporains français. À Paris, il existe peu d’appétit pour le genre symphonique, et l’opéra demeure le genre le plus certain de faire gagner aux compositeurs la notoriété qu’ils recherchent. Malgré son manque d’expérience et son inaptitude pour le genre, Fauré se lance dans divers projets opératiques. C’est seulement en 1913 qu’il complétera Pénélope, le seul opéra de sa carrière.

Une éducation non conventionnelle

Le style si distinctif de Fauré peut être attribué en partie à son éducation peu conventionnelle. Au lieu de suivre les traces des grandes figures musicales de l’époque en fréquentant le Conservatoire de Paris ou encore en tentant de remporter le prestigieux Prix de Rome, il est envoyé à l’âge de neuf ans à l’École Niedermayer de Paris, une institution vouée à la formation musicale pour des carrières au sein de l’Église. Au fil de ces années, l’étude de compositeurs tels que Josquin et J.S. Bach, et des modes ecclésiastiques du Moyen Âge (à l'origine des gammes majeures et mineures qui forment la base du système tonal), ont une profonde influence sur Fauré. À de nombreuses occasions, des échos de cet ancien monde musical se font entendre dans sa musique, notamment dans ses mélodies simples aux couleurs modales, ou encore avec l’intégration subtile de contrepoint sous la structure linéaire de ses œuvres.

Fauré et Saint-Saëns

L’autre influence majeure dans la vie du jeune Fauré est celle de Camille Saint-Saëns, à l’époque un jeune professeur récemment arrivé à l’École Niedermayer. Pour l’ensemble des élèves, Camille Saint-Saëns a eu un rôle d’éducateur, leur faisant découvrir le génie de Schumann, Liszt, Wagner et Chopin, mais pour Fauré son rôle était encore plus important. À la fois mentor, figure parentale, et ami très cher, Camille Saint-Saëns soutient énormément Fauré suite à ses études, en l’aidant à trouver un premier poste comme organiste à l’Église de Rennes, puis comme chef de chœur et organiste député à La Madeleine à Paris, une des églises les plus en vogue du moment.

Saint-Saëns
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La Sonate pour violon no. 1 - les débuts d’un style distinct

Gabriel Fauré - Violin Sonata No. 1, Op. 13

La Sonate pour violon no. 1

Parmi les chefs-d’œuvre de jeunesse de Fauré figurent la Ballade pour piano, dont la légende raconte que même Liszt s’y serait emmêlé les doigts lors d’une première lecture en 1882, et la Sonate pour violon no. 1 de 1875, œuvre dans laquelle Fauré établit son style et fait preuve d’une grande créativité. Dès les premières mesures, la musique déborde d’énergie et de fougue de jeunesse, alors que le tempérament passionné du compositeur continue de se faire sentir au fil de l’œuvre.

C’est dans ces premières œuvres que Fauré établit les éléments stylistiques uniques qui caractérisent l’ensemble de son œuvre, tels que l’emploi d’harmonies fortement chromatiques et souvent ambiguës, ainsi que la prédilection pour les gammes ascendantes superposées sur des rythmes syncopés. On retrouve ce dernier procédé dans le troisième mouvement de la Sonate no.1, puis dans plusieurs des ses œuvres subséquentes. Ce troisième mouvement témoigne aussi d’une approche tout-à-fait unique au scherzo : lumineux et d’une grande souplesse, sa légèreté est comparable aux bulles dans une flûte de champagne!

Encadré Proust

Souvenirs de Bayreuth - Fauré et le “Wagnérisme”

Fauré/Messager - Souvenirs de Bayreuth

Durant les années où Fauré s’établit enfin comme compositeur, une figure musicale règne sur le monde musical : Wagner. Ayant entendu sa musique pour la première fois lors de ses classes avec Saint-Saëns, Fauré s’aventure en Allemagne à plusieurs reprises pour entendre les opéras du maître en personne. Ses impressions sont variées, allant de la fascination pour Les Maîtres chanteurs de Nuremberg et L’Anneau du Nibelung, à l’indifférence pour Lohengrin, et au dégoût véhément face à Tristan et Isolde. Malgré tout, Fauré n’est pas emporté par la vague d'engouement pour le «Wagnérisme» comme bien de ses collègues. Il parcourt plutôt les œuvres de Wagner à la recherche de matériel utile, pour rapidement se rendre à l’évidence que leurs approches esthétiques respectives sont incompatibles. Les excès et débordements d’émotion des opéras de Wagner sont l’antithèse de la retenue, la grâce et l’équilibre des œuvres sculptées si méticuleusement par Fauré.

L’admiration que ressent Fauré pour L’Anneau du Nibelung ne l’empêche pas de composer avec son ami André Messager Souvenirs de Bayreuth, un hommage quasi-satirique à la grande épopée de Wagner. Le duo pour piano reprend plusieurs des leitmotivs du cycle pour les transformer en quatre quadrilles amusantes et courtoises, chacune conclue par des cadences tonales bien en évidence. Le personnage de Siegfried a enfin échangé son cor de chasse et son casque pour les élégants habits et querelles de tout bon dandy de la société bourgeoise!

par Trevor Hoy, traduit par Julie Olson

Georg Unger Siegfried
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Gabriel Fauré

Gabriel Fauré

Chapitre 2 : Succès et tribulations

Survol

C’est à la Belle Époque, années d’effervescence synonymes de progrès technologiques et sociaux importants, que Fauré s’installe dans l’âge adulte et poursuit son ascension vers la reconnaissance publique. Si durant sa jeunesse, Fauré était connu pour sa bonne humeur, son avancée dans la maturité est parsemée d’épisodes de dépression - qu’il nomme lui-même spleen - causés notamment par ses fiançailles rompues, son insatisfaction face à son succès en tant que compositeur, et la mort de ses deux parents.

Malgré les moments sombres, cette période de la vie de Fauré comporte beaucoup d’éléments positifs. Preuve des temps changeants, Fauré obtient en 1896 le poste très convoité de professeur de composition au Conservatoire de Paris, et ce malgré le dédain des autorités conservatrices de l’institution à son égard. Fauré achève plusieurs oeuvres importantes pour petits ensembles et pour piano, ainsi que le cycle de mélodies Cinq mélodies de Venise, composées lors d’un séjour en Italie. En 1892, une liaison amoureuse passionnée avec la chanteuse Emma Bardac a un impact profond sur sa musique, inspirant le cycle de mélodies La Bonne chanson, oeuvre d’une sensualité exquise où Fauré explore de toutes nouvelles possibilités formelles. Lors de cette période, Fauré connaît aussi le succès avec des compositions de plus grande envergure, dont des accompagnements musicaux charmants et captivants pour les pièces de théâtre Caligula, Shylock, et pour le drame symboliste de Maurice Maeterlinck, Pelléas et Mélisande. Bien qu’arrivée sur le tard, la reconnaissance publique que méritait Fauré depuis tant d’années se manifeste enfin, lors de la première de l’oeuvre monumentale Prométhée, en 1900 à Béziers, où une foule de 10 000 personnes célèbre le compositeur triomphant.

Pour approfondir

La Belle Époque : une société en transformation

Tout autour de Fauré, le monde change à un rythme ahurissant. En 1889, l’Exposition Universelle de Paris agit comme un catalyseur dans le monde des arts, tout particulièrement en musique. C’est lors de cet événement que Claude Debussy découvre le gamelan javanais, un instrument qui aura un impact majeur sur sa trajectoire de compositeur. Toutefois, si Fauré prend part à l’exposition, rien n’indique que sa musique est influencée par le gamelan ou la mode du moment, le japonisme. La même année, une création architecturale pensée par Gustave Eiffel voit le jour : cette complexe structure de fer, aujourd’hui symbole incontesté de la ville est à l’époque déplorée par plusieurs, dont le collègue de Fauré, Charles Gounod. En parallèle aux innovations artistiques, des avancées scientifiques marquantes ont lieu, dont l’arrivée généralisée de l’électricité. Dès 1893, Fauré profite de l’installation d’un ascenseur électrique dans son immeuble, alors que Camille Saint-Saëns compose sa cantate Le feu céleste, en l’honneur de cette fascinante nouvelle invention!

La tour Eiffel sous construction
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Fauré et le Conservatoire de Paris

Avec la mort de compositeurs plus âgés et l’ouverture de nombreux postes au Conservatoire, l’établissement musical français entre dans une ère de profonds changements. Malgré l’aide de Camille Saint-Saëns, Fauré avait plusieurs fois été déçu en tentant d’y décrocher un poste d'enseignant. Nombre des professeurs conservateurs se sentaient alors menacés par ce simple compositeur de « musique de salon », dont les oeuvres défiaient sans cesse les règles de l’harmonie. À la suite d’une de ses candidatures, Fauré s’était vu attribuer un poste d’inspecteur des Conservatoires de musique en province, un emploi certes payant et prestigieux, mais qui l’obligeait à mener des voyages interminables dans des petites villes en région.

Une autre tentative s’avère plus fructueuse : en 1896, à l’âge de 51 ans, Fauré se voit enfin offrir le poste de professeur de composition, et goûte au succès et à la reconnaissance dont il rêvait depuis des années. Fauré enseigne à grand nombre des talents les plus prometteurs du 20e siècle, dont Nadia Boulanger, Florent Schmitt, Charles Koechlin, George Enescu et son élève le plus célèbre, Maurice Ravel.

Des œuvres d’envergure qui mènent à la célébrité

Cette période de la vie de Fauré donne naissance à plusieurs oeuvres marquantes : le Quatuor pour piano no. 2, le Quintette pour piano no. 1, plusieurs nocturnes et barcarolles, ainsi que les cycles de mélodies Cinq mélodies de Venise et La Bonne chanson. C’est aussi durant ces années qu’il compose plusieurs oeuvres symphoniques de grande envergure qui contribuent à sa réputation grandissante, entre autres son Requiem, et la musique pour les pièces de théâtre Caligula, Shylock (une adaptation du Marchand de Venise de Shakespeare), et Pelléas et Mélisande.

Enfin, le 27 août 1900, la première de son oeuvre Prométhée dans un concert extérieur à Béziers assure à Fauré la reconnaissance publique qu’il méritait depuis si longtemps. Ni cantate, ni opéra, cette tragédie lyrique inspirée du mythe grec, composée pour un ensemble de 800 musiciens, est applaudie par 17 000 personnes en deux jours. Alors que le public est absolument émerveillé par la création, Fauré se ravit de son nouveau statut de célébrité. Dans les années à venir, plusieurs petits festivals célébrant le compositeur auront lieu, et en 1903, Fauré devient critique musical pour Le Figaro, poste qu’il occupera jusqu’à la fin de ses jours. Enfin, les choses commencent à bien aller!

Une vie romantique tumultueuse : La Bonne chanson

Anne Sofie von Otter: The complete "La bonne chanson Op. 61" (Fauré)

La Bonne chanson, op. 61

Fauré s’installe dans la vie domestique en 1883, en épousant Marie Freniet. Bien que les époux partagent une affection mutuelle et une passion commune pour les arts, leurs sentiments l’un pour l’autre s'effritent rapidement. Marie ne partage ni le tempérament passionné de Gabriel, ni son amour de la vie sociale, et le mariage ne fait pas cesser les infidélités de son mari. Le talent, la personnalité agréable, la manière provinciale de rouler les «r» et le physique avantageux de Fauré - un teint sombre, une chevelure ondulée et « les yeux sensuels et langoureux d’un Casanova impénitent », d’après son étudiant Alfredo Casella - le rendent irrésistible pour le sexe opposé, le laissant incapable de renoncer à l’affection des femmes.

La première moitié de la vie de Fauré est caractérisée par des expériences amoureuses tumultueuses: quelques courtes liaisons, des fiançailles rompues, de brefs sentiments pour sa mécène lesbienne Winnaretta Singer. Son mariage malheureux avec Marie Freniet, accentue donc son instabilité émotionnelle. Mais tout change quand Fauré fait la rencontre d’Emma Bardac en 1892. À l’époque mariée à un riche banquier (dont elle divorcera plus tard pour épouser Claude Debussy), Emma partage avec son mari une interprétation plutôt libre du concept de fidélité conjugale. La soprano, douée et intelligente, qui excelle dans l’art de la conversation, représente pour Fauré la première relation pleinement satisfaisante sur le plan émotionnel. Elle est aussi la source d’inspiration d’une oeuvre d’une étonnante originalité: le cycle de mélodies La Bonne chanson.

Parallèlement au changement dans sa vie amoureuse, La Bonne chanson témoigne d’un changement marqué dans la musique de Fauré, devenue plus aventureuse dans sa forme et ses harmonies, à un point tel que lorsque Saint-Saëns l’entend pour la première fois, il déclare que Fauré doit être devenu fou!* La Bonne chanson* marque également la première utilisation marquante d’éléments cycliques dans la musique de Fauré, une technique qu’il avait explorée dans sa Ballade pour piano et dans Cinq mélodies de Venise. Dans* La Bonne chanson* cependant, les thèmes récurrents jouent un rôle structurel beaucoup pour important, tels des leitmotivs, et sont manipulés et transformés au fil des neuf chansons du cycle. Deux exemples notables sont une mélodie tirée d’une de ses premières chansons,* Lydia*, et un motif ascendant passionné qui accompagne les paroles « je vous aime » dans la cinquième chanson, intitulée « J’ai presque peur, en vérité ».

Pour La Bonne chanson, Fauré sélectionne neuf poèmes du recueil éponyme de Paul Verlaine qui, au lieu de raconter une histoire, dessinent le portrait de la bien-aimée. Étant amoureux de la poésie de Verlaine et ayant déjà mis en musique plusieurs de ses poèmes, Fauré est emballé lorsque sa mécène Winnaretta Singer lui passe commande d’un court opéra : il y voit une opportunité splendide de travailler avec le poète. Ce projet ambitieux est malheureusement abandonné lorsque Fauré rencontre Verlaine en 1891, alors que ce dernier est aux prises avec un alcoolisme avancé et n’est plus que l’ombre de l’artiste qu’il était jadis.

Emma Bardac
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La fin-de-siècle : Pelléas et Mélisande

Fauré : Pelléas et Mélisande, suite d'orchestre (Orchestre philharmonique de Radio France / Mikko...

Suite de Pelléas et Mélisande

La musique de scène Pelléas et Mélisande de Fauré est l’une des quatre oeuvres basées sur ce drame symboliste de Maurice Maeterlinck composées en l’espace de dix ans. La plus célèbre d’entre elles est l’opéra de Claude Debussy, mais il faut aussi citer les oeuvres d’Arnold Schoenberg, qui produit en 1903 un poème symphonique radical dans un style post-Mahlérien, et de Jean Sibelius, qui compose un accompagnement pour la pièce de théâtre.

Il peut sembler étrange que tant de compositeurs soient attirés par une pièce exprimant une vision du monde si pessimiste et dans laquelle si peu d’action se produit, or ce sont des qualités qui correspondent à l’esprit de la fin-de-siècle. En effet, le sentiment d’impuissance face au destin et de deuil d’une époque révolue saisit plusieurs artistes de l’époque.

Le Pelléas et Mélisande de Fauré, composé pour une production à Londres en 1898, a le malheur d’être éclipsé par l’opéra de Debussy, beaucoup plus radical. Les deux compositeurs ne cachent pas leur aversion réciproque ; après avoir entendu pour la première fois l’opéra de Debussy, un Fauré déconcerté s’exclame: « si ceci est de la musique, alors je n’ai jamais su ce qu’est la musique! ». Néanmoins, Fauré a le mérite d’avoir créé une musique richement mélodique et attrayante qui a gagné l’admiration de Maeterlinck lui-même. Il ne subsiste aujourd’hui qu’une suite en quatre mouvements, le reste de l’oeuvre n’ayant malheureusement jamais été publié.

par Trevor Hoy, traduit par Julie Olson

Claude de Bussy
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Gabriel Fauré

Gabriel Fauré

Chapitre 3 : Fauré et la maturité - des années d'influence et d'accomplissements

Survol

L’influence et la célébrité de Fauré sont à leur apogée pendant les 15 dernières années de sa vie. En 1905, il devient directeur du Conservatoire et met en œuvre d’importantes réformes dans l’institution, jusqu’alors encombrée dans ses propres traditions. Les étudiants ont plus de liberté, et des compositeurs avant-gardistes font leur entrée au programme.

Fauré connaît un succès majeur lorsque, après plusieurs vaines tentatives dans le domaine de l’opéra, Pénélope voit enfin le jour. Cet opéra ravit les foules lors de sa première en 1913, et apporte enfin la gloire à Fauré. Mais la période est également marquée par des événements dévastateurs : la mort de frères et sœurs aînés ainsi que celle de son ami de longue date, Camille Saint-Saëns.

À la fin de sa vie, Fauré cache un lourd secret : tout comme Beethoven, il est en train de devenir sourd, et ne pourra finalement plus entendre ses œuvres que dans sa tête. Malgré cela, ces années sont parmi les plus productives de sa vie, avec la création d’œuvres innovantes comme son Quintette pour piano no.2 et son Quatuor à cordes. C’est finalement en 1924, à Paris, que la vie de Fauré est emportée par la pneumonie.

Pour approfondir

La vie de Fauré prend une tournure inattendue, quand on lui offre en 1905 le poste de directeur du Conservatoire, suite à la démission de Théodore Dubois. Ce choix s’explique probablement par la volonté du gouvernement de secouer une institution perçue comme étant de plus en plus inefficace et archaïque. C’est ainsi que Fauré entre en poste avec des projet de réforme grandioses, et une approche si ferme et déterminée qu’il se mérite même le surnom de «Robespierre». La première de ces réformes est une modification des curriculums d'enseignement, et l’entrée au programme d’étude d’un grand nombre de compositeurs autrefois laissés à l’index: Wagner y est enfin intégré, et les étudiants peuvent désormais étudier des compositeurs allant de Monteverdi à Debussy. Une vague de démissions de professeurs, indignés par ce nouveau directeur venu de la province, constitue pour Fauré l’opportunité parfaite de former une corps enseignant plus progressiste, et d’inviter des compositeurs tels que Paul Dukas et Claude Debussy à siéger sur les jurys d’examens.

À la tête du Conservatoire, Fauré collabore avec aisance avec des musiciens aux vues très éloignées : il est à la fois un collègue apprécié des compositeurs conservateurs tels que Camille Saint-Saëns et Vincent d’Indy, et admiré par les membres de la nouvelle génération de compositeurs, comme Maurice Ravel et Darius Milhaud.

Pénélope : un opéra voit enfin le jour

Un autre accomplissement majeur de la fin de carrière de Fauré est son seul opéra, Pénélope, inspiré du retour d’Ulysse à Ithaque tel que raconté dans l’Odyssée. Bien qu’il ait longtemps évité l’influence de Wagner, il s’intéresse à ses opéras pour l’aider dans la composition de Pénélope. S’inspirant du maître, il crée un ensemble de leitmotivs pour représenter les personnages et les éléments clés de l’histoire, et opte pour une musique en continu plutôt que pour une alternance entre des récitatifs et arias. Néanmoins, Fauré demeure sélectif dans les éléments qu’il choisit d’emprunter à l’opéra wagnérien, et combine ces éléments avec ceux de l’opéra traditionnel pour créer un style complètement unique et personnel. La première parisienne de Pénélope le 10 mai 1913 est un succès retentissant pour Fauré, mais son moment de triomphe est malheureusement vite éclipsé lorsque, trois semaines plus tard, un jeune compositeur russe du nom d'Igor Stravinsky scandalise Paris - et change à jamais l’histoire de la musique - avec son nouveau ballet Le Sacre du printemps.

Affiche publicitaire de l’opéra Pénélope
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Fauré et Beethoven : un sort partagé

Tout ce temps, Fauré cache un secret si terrible qu’il pourrait mettre fin à sa carrière au Conservatoire : il est en train de devenir sourd. Dès la première décennie du 20e siècle, les premiers signes de sa perte auditive apparaissent graduellement. Pire encore, ils sont accompagnés de distorsions des sons : selon son fils, Philippe, «il entend les notes basses une tierce plus haut et les notes aiguës une tierce plus bas». Des rumeurs de la condition de Fauré commencent à circuler au Conservatoire, mais il demeure en poste, vraisemblablement en raison du déclenchement de la Première Guerre mondiale.

L’expérience de Fauré est à plusieurs égards comparable à celle de Beethoven : ils composent certaines de leurs œuvres les plus innovantes et aventureuses en fin de vie, alors qu’ils vivent dans un isolement auditif complet. Si Fauré atteint enfin le sommet de sa gloire, il ne peut désormais plus entendre sa musique que dans sa tête, comme le relate un jour son librettiste René Fauchois lors d’une entrevue à une répétition, «Fauré s’est penché vers moi et m’a dit à l’oreille : “C'est joli, n'est-ce pas?” “Admirable !” Je lui ai répondu, comme je le pensais effectivement. Et je n'ai jamais oublié la mélancolie intense et les accents tristes du vieux maître qui me disait alors "Je ne l'entends pas !”».

Le Quintette pour piano no. 2

Fauré - Piano Quintet No.2 in C minor, Op.115 (score)

Le grand âge affaiblit graduellement le corps de Fauré, mais n’atténue ni sa bonne humeur, ni son intelligence. En fait, pendant les trois dernières années de sa vie, Fauré vit une sorte «d'été indien», période d’abondance soudaine de nouvelles œuvres qui confirme que son inspiration est loin d’être tarie. Cette période créative est dûe en partie à sa retraite du Conservatoire en 1921, qui lui offre enfin ce dont il a toujours manqué : du temps libre.

Parmi les œuvres des dernières années de Fauré figure le Quintette pour piano no. 2, achevé en 1921, dans lequel sont combinées l’énergie de ses œuvres de jeunesse et la souplesse harmonique et l’audace de ses compositions plus matures. L’atmosphère générale du quintette est empreinte de sérénité, le calme extérieur de la musique étant ponctué par des éclats d’énergie occasionnels. Le piano fournit une grande partie de l’impulsion rythmique, jouant souvent des motifs rapides et ondulants sur lesquels déferlent de longues mélodies chez les cordes.

Le Quatuor à cordes

Gabriel Fauré: Quatuor à cordes en mi mineur, Op. 121 (Quatuor Ysaÿe)

La dernière année et demie de la Fauré est marquée par deux grandes réalisations. Le 31 janvier 1923, il est nommé Grand-Croix de la Légion d'Honneur, dignité la plus élevée de la décoration honorifique française, rarement décernée à des compositeurs. Puis, la même année, il se lance dans la composition d’un quatuor à cordes, genre qu’il n’a toujours pas exploré. Il peut sembler étrange que celui qui avait un amour profond et une aptitude particulière pour la musique de chambre, ait composé un quatuor à cordes si tardivement, mais l’ampleur des 16 quatuors à cordes de Beethoven - tous des chefs-d’œuvre - freinait peut-être son inspiration. Les compositions de Fauré témoignent de son penchant pour le piano : le Quatuor à cordes en mi mineur est sa seule pièce de musique de chambre sans l’instrument, et sa texture beaucoup plus modeste peut sembler déstabilisante en comparaison avec ses autres œuvres.

Le Quatuor à cordes est souvent considéré comme son œuvre de musique de chambre la moins réussie, puisque ses caractéristiques, bien typiques de la phase mature de Fauré - de longues phrases musicales, des progressions en séquence qui semblent sans fin, un contrepoint complexe et des harmonies étranges - la rendent moins accessible à première vue. Néanmoins, ces éléments sont jumelées à la souplesse et à la finesse également caractéristiques de sa musique, dans une œuvre qui progresse d’une tonalité sombre (mi mineur) dans le premier mouvement vers une fin lumineuse débordante de joie.

L’effort requis pour composer le Quatuor à cordes affecte beaucoup la santé fragile de Fauré : peu après avoir achevé l’œuvre durant l’été de 1924, il est atteint d’une pneumonie dont la sévérité est exacerbée par son tabagisme. Il se remet de la maladie, mais sa santé se détériore au courant de l’année jusqu’à sa mort, le 4 novembre à Paris. Ainsi se termine une vie remarquable, et un chapitre important dans l’histoire de la musique française. C’est peut-être Georges Auric, membre de la génération de compositeurs qui a suivi Fauré, qui résume le mieux son héritage : « Sa réussite a été d’inventer des formes musicales qui ont séduit nos cœurs et nos sens sans les altérer. Il a rendu un hommage à la Beauté, dans lequel il y avait non seulement la foi, mais aussi une passion discrète et irrésistible… La précision délicate de son architecture musicale, la concision (jamais sèche) de ses idées, nous guideront longtemps dans nos moments d’angoisse...»

par Trevor Hoy, traduit par Julie Olson

Partition du Quatuor à cordes en mi mineur, op. 121
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Juin : Carl Nielsen

Carl Nielsen

Pour l’édition de juin de la série « Compositeur du mois », on explore la vie et l’œuvre de Carl Nielsen, le plus célèbre compositeur du Danemark et l’une des figures les plus originales de la musique classique. En quatre chapitres, découvrez différentes facettes de Nielsen : son rôle en tant que symbole de la culture danoise; le caractère innovant de sa musique; comment il exprime son humour au travers de sa musique; et pour finir, ses réflexions philosophiques sur la musique et la condition humaine. Comme Nielsen l’a dit en référence à sa quatrième symphonie, « la musique est la vie, et comme elle, elle est inépuisable ».

Chapitre 1: Carl Nielsen, compositeur national de la chanson danoise

Même si sa musique ne jouit pas de la même popularité en Amérique du Nord que celle de ses contemporains Jean Sibelius ou Béla Bartók, au Danemark, Nielsen est considéré comme un «compositeur-héros» ainsi qu’un symbole national : sa musique y est constamment célébrée, l’opéra Maskarade étant considéré comme l’opéra national du Danemark et son portrait a même orné un temps le billet de 100 couronnes. Sa popularité est due non seulement à ses remarquables œuvres classiques (concertos, poèmes symphoniques, quatuors à cordes et musiques de scène), mais aussi aux centaines de mélodies populaires qu’il a composées et qui sont devenues des incontournables du répertoire national.

Le penchant de Nielsen pour la composition d’œuvres « de la vie quotidienne » s’inscrit dans un mouvement de regain d’intérêt pour les traditions folkloriques. À la même période, ailleurs en Europe, plusieurs compositeurs s’inspirent des musiques traditionnelles de leurs nations respectives. Parmi les centaines d’airs simples et agréables que Nielsen écrit, l’un des plus populaires est « Jens Vejmand » (Jens le cantonnier), qu’il compose en 1907. Plusieurs années plus tard, Nielsen se lance dans une ambitieuse collaboration avec l’organiste et compositeur Thomas Laub : ensemble, ils donnent naissance à plusieurs volumes de chansons et d’hymnes populaires inspirés de la musique folklorique danoise, avec des paroles provenant de textes d’éminents poètes danois. Parmi leurs réalisations majeures, on retient En Snes danske Viser (une série de chansons danoises), publié en deux volumes, et dont l’une des chansons les plus populaires est « Se dig ud en Sommerdag » (Vous voici contemplée un jour d’été). Un autre succès majeur composé par le duo est Folkehøjskolens Melodibog (le livre de mélodies de l’université populaire), publié en 1922, qui se répand rapidement dans les foyers, les écoles et les congrégations, et dont l’un des plus beaux airs est « Som en rejselysten flåde » (Il y a une flotte d'îles flottantes).

Nielsen note lui-même combien ses chansons suscitent un sentiment de fierté nationale chez ses concitoyens, comme il le dit un jour :

« Il est étrange que, lorsque j'écris ces mélodies simples, c'est comme si ce n'était pas moi qui les avais composées ; c'est comme si - comment dire - les gens de mon enfance sur Fionie ou, pour ainsi dire, le peuple danois tout entier exigeaient quelque chose à travers moi. Mais ce sont peut-être des mots trop grands alors que la question est si simple, du moins pour moi ».

Et pourtant, même si ces œuvres sont indissociables de la culture danoise, rien dans leurs mélodies ou leurs rythmes ne les rend intrinsèquement danoises. C’est plutôt grâce à leur emploi généralisé au fil des 100 dernières années que ces chansons sont entrées dans la conscience nationale et ont été associées, pour plusieurs, à des sentiments d’identité et de communauté. Comme Nielsen lui-même l'a déclaré, « seul le peuple peut faire de l'art quelque chose de national, l'artiste ne le peut pas ».

Chapitre 2: Nielsen le moderniste

Le tournant du XXe siècle est synonyme de progrès sociaux, scientifiques et artistiques importants. Carl Nielsen ne fait pas partie des compositeurs les plus radicaux de l’époque - il ne cache pas son mépris pour la musique de l’avant-garde comme celle d’Arnold Schoenberg - néanmoins, sa musique est profondément novatrice, et il explore constamment de nouvelles possibilités de forme et d’harmonie. Au contraire d’un grand nombre de compositeurs de l’époque, Nielsen n’abandonne pas la tonalité, mais il emploie la tonalité progressive, c’est à dire que les œuvres se terminent dans une tonalité différente de celle dans laquelle elles commencent. Pourtant, depuis le milieu de l’ère baroque (vers 1650) jusqu’au début du XXe siècle, la tonalité est la pratique harmonique courante dans la musique occidentale, et implique habituellement qu’une œuvre qui débute dans une tonalité se termine dans cette même tonalité. Par exemple, une symphonie qui débute en fa majeur devrait se terminer en fa majeur, et tous les changements de tonalité qui ont lieu au courant de l’œuvre sont calculés par rapport à cette tonalité spécifique.

Lorsque Nielsen achève sa Symphonie n° 1 en sol mineur, op. 7 en 1892, la tonalité progressive est encore un concept nouveau dans l’univers symphonique, et le musicologue Robert Simpson déclare même que cette symphonie est « peut-être la première à se terminer dans une tonalité autre que celle dans laquelle elle a commencé ». Tout au long de l’œuvre, les tonalités de sol mineur et do majeur s’affrontent, jusqu’à ce que do majeur émerge triomphant dans les dernières mesures.

Trente ans plus tard, il compose sa Symphonie n° 5, op. 50, de loin l’une de ses œuvres les plus radicales et considérée par plusieurs comme son chef-d’œuvre. Divisée en deux mouvement au lieu des quatre habituels pour une symphonie, et utilisant à nouveau la tonalité progressive, l’œuvre est surtout connue pour le « combat » entre l’orchestre et le joueur de caisse claire rebelle dans le premier mouvement. À un moment, la partition du percussionniste lui indique même de jouer ad libitum pour tenter de stopper l’élan de l’ensemble et de réduire la musique en lambeaux. Il n'est réduit au silence que lorsque le poids de l'orchestre est entièrement porté sur lui vers la fin du mouvement.

Le quatuor à cordes volé

The Danish String Quartet plays Nielsen's Quartet Nr. 3

Entre 1897 et 1898, Nielsen compose une œuvre qui témoigne de son adoption d’un style plus moderne et de sa vision musicale unique : le Quatuor à cordes n° 3 en mi bémol majeur, op. 14. Dans une critique de Hother Ploug après la première représentation de l’œuvre à Copenhague en 1901, il qualifie le quatuor d’une « œuvre étrange, comme tout ce qui vient de sa plume, mais plutôt une œuvre pour les connaisseurs que pour le grand public ». Il est facile de comprendre en quoi ce quatuor aurait peut-être été difficile à apprécier pour ceux qui « se nourrissent jour après jour de romances et de musique romantique », pour utiliser les mots de Ploug. En effet, il n’y a rien de sentimental dans le premier mouvement, fortement contrapuntique, et qui dès le début présente de multiples mélodies qui se chevauchent telles des vignes emmêlées. Dans le troisième mouvement, on voit le penchant de Nielsen pour l’écriture de mélodies bizarres, alors que le premier violon descend du sol pour atterrir sur un ré dièse, bouleversant complètement la tonalité de do majeur du mouvement - presque comme si le compositeur se moquait de l’auditeur !

Anecdote cocasse, le troisième quatuor de Nielsen se fait voler dans un incident étrange en 1898. Alors qu'il se rend à vélo chez son copiste avec la partition, Nielsen assiste à un accident, durant lequel un cheval tombe à terre. Souhaitant l'aider, il cherche à se libérer les mains en tendant le rouleau de la partition à un jeune garçon qui assiste à la scène. Celui-ci s'enfuit avec l'œuvre, alors que Nielsen a le dos tourné ! Nielsen ne réussira jamais à récupérer sa partition, et doit donc réécrire complètement le Quatuor à partir de notes qu’il a et finir le reste de mémoire.

Salle Bourgie

Pavillon Claire et Marc Bourgie

Musée des beaux-arts de Montréal
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Montréal (Québec) H3G 1G2

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